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LA SHINÉMATHÈQUE

LA SHINÉMATHÈQUE

« La connaissance s'accroît en la partageant. »

Drácula [version espagnole]

Dracula
Réalisé par George Melford & Enrique Tovar Ávalos, sorti le 24 avril 1931 aux États-Unis

Avec Carlos Villarías, Lupita Tovar, Barry Norton, Pablo Álvarez Rubio, Eduardo Arozamena, Carmen Guerrero, José Soriano Viosca, Manuel Arbó ...

"Renfield (Pablo Álvarez Rubio), chargé de conclure une transaction immobilière avec le comte Dracula (Carlos Villarías), se rend dans son château des Carpates, où l'aristocrate, qui s'avère être un vampire, va l'hypnotiser pour le mettre sous ses ordres. Débarqué en Angleterre, Dracula ne tarde pas créer de nouveaux semblables parmi la société locale en commençant par la jeune Lucia (Carmen Guerrero), fille du directeur de l'asile...
"




Mon avis
:
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Alors que la diffusion à l'international des œuvres tournées sous l'ère du muet ne posait techniquement pas de difficulté majeure, l'avènement du parlant va complètement changer la donne. En effet, la barrière de la langue confronte alors les producteurs à un problème d'envergure. Totalement révolutionnaire à l'époque, le fait d'adjoindre une bande sonore à un film semble d'autant plus pertinent que les dialogues sont compréhensibles de tous. Ainsi, plutôt que de recourir à des doublages pas franchement convaincants (la post-synchronisation n'en est encore qu'à ses balbutiements, et la technique ne s'est de toute façon pas encore démocratisée d'un pays à l'autre) ou au périlleux système des sous-titres (l'intérêt pour le spectateur étant bien que, non seulement il entende, mais aussi qu'il comprenne ce qui se raconte), la plupart des majors se décident donc à produire simultanément deux versions d'un même film dans différentes langues afin de maximiser les chances de succès en terre étrangère. S'agissant de Dracula, une version hispanophone va de fait voir le jour parallèlement à la fameuse version anglophone de Tod Browning (ouvrant la voie à une exploitation commerciale particulièrement prometteuse, notamment en Espagne et en Amérique latine). S'il est aujourd'hui difficile de savoir quel succès le film remporta à l'époque (il resta d'ailleurs introuvable jusqu'à très récemment ; pas avant les années 2000 en France), celui-ci bénéficie à présent d'une excellente réputation (certains n'hésitent d'ailleurs pas à affirmer que cette version est la meilleure des deux).

Quoi qu'il en soit, bien que l'équipe de tournage soit majoritairement composée de comédiens et d'artisans espagnols, c'est à un américain qu'incomba la responsabilité de ce "projet bis"
. Par soucis d'économie, Universal fit appel à un réalisateur nettement moins réputée que Tod Browning, en la personne de George Melford (pourtant pas un débutant puisqu'il avait réalisé de nombreux films muets, y compris un joli succès, Le Cheik en 1921 avec Rudolph Valentino). Elle confia qui plus est des moyens réduits afin de minimiser davantage encore les coûts d'une telle entreprise (dans un soucis de communication au sein du groupe,  l'hispanique Enrique Tovar Ávalos sera toutefois amené à le seconder). Par conséquent, les deux équipes de tournage utiliseront scrupuleusement les mêmes décors et le même script (dont la conception est évidemment laissée aux américains) ; Tod Browning tournant son film principalement le jour, et George Melford la nuit. Pourtant la version espagnole ne se contente nullement de calquer platement la version américaine, et bien des différences les distinguent. Si le scénario est sensiblement le même (la trame narrative ne change quasiment pas, et la musique toujours aussi absente), le long-métrage de George Melford se montre moins elliptique et prend ainsi le soin de préciser ce qui n'était que seulement suggéré chez Tod Browning (c'est notamment le cas de la traversée en bateau – ici plus explicite ou de la capacité de suggestion de Dracula ; qui ne se contente plus de "posséder" ses victimes d'un simple regard, mais les hypnotise littéralement par ses mots). Quelques séquences ajoutées permettent aussi de mieux caractériser certains personnages, à l'instar d'Eva (pendant latin de Mina) et surtout de Renfield (dont le rôle a été grandement intensifié). La version espagnole est de toutes les façons bien plus explicative ; avec ce que ça engendre de bons et de mauvais côtés.

Dracula« Yo no bebo… vino. »
(« Je ne bois jamais… de vin. »)

En effet, si le récit semble ici plus fluide et mieux rythmée, les quelques trente minutes supplémentaires se font parfois cruellement ressentir et aboutissent à la longue à un regrettable sentiment de lassitude (l'ensemble se traîne plus laborieusement  encore que l'autre version qui, de fait, profite d'une durée réduite nettement plus approprié à ce type de longs-métrages). De plus, la mise en scène cadencée de George Melford gagne en dynamisme, ce qu'elle perd en efficacité. L'ensemble est peut-être moins rigide que chez Tod Browning, mais n'en demeure pas moins chaotique. Il a été dit que l'équipe hispanique observait les américains travailler le jour afin d'y puiser le meilleur et de transcender le reste. Si l'intention est louable, il y a de quoi rester dubitatif devant le résultat obtenu par ces mouvements de caméra hasardeux ; le soucis de modernité filmique du réalisateur aboutit ainsi une utilisation bien trop mécanique et mouvante des champs-contrechamps qui alourdit inutilement certaines séquences. Bien que plus statique, la mise en scène de Tod Browning contribuait à mettre en place un climat contemplatif ayant un peu plus d'allure. En outre, là où la version américaine usait de subterfuges visuels (effets d'ombre et de brouillard) pour camoufler une absence manifeste de moyens (aboutissant ainsi à une atmosphère ne manquant pas de singularité), la version espagnole opte pour davantage de clarté. Si l'équipe s'est visiblement donnée du mal pour peaufiner les détails (les effets visuels – comme la chauve-souris en plastique, par exemple
– passent objectivement mieux), le rendu apparaît ainsi comme totalement différent. La photographie trop lumineuse de George Robinson  et un maquillage trop propret sur Carlos Villarías ne parviennent pas ainsi à recréer l'aspect irréel et effrayant du comte. Ici, il apparaît davantage comme un être normal un peu décalé que comme une créature surnaturelle et pleine d'étrangeté (les gros plans assombris sur son regard terrifient ainsi nettement plus lorsqu'il s'agit de Bela Lugosi).

La version de George Melford s'avère plutôt satisfaisante concernant le casting ; certains rôles y gagnant même en intensité (bien que les personnages de Harker, rebaptisé ici Juan, Lucia, hispanisation du prénom Lucie, et Van Helsing, qui a gagné plusieurs kilos à l'occasion de son escapade espagnole, soient toujours aussi fades). Pour ma part, j'ai ainsi trouvé que Lupita Tovar (Eva) incarnait avec bien plus de conviction et de fougue le rôle féminin principal que Helen Chandler (Mina dans la version de Tod Browning). Les tenues plus moulantes et échancrées qu'elle revêt augmentent de surcroît avantageusement la sensualité générée par le personnage. En outre, davantage d'attention a été portée à Renfield (qui est celui profitant le plus des ajouts narratifs du film de George Melford) et le personnage en devient plus intéressant. Mais bien que l'interprétation hallucinée de Pablo Álvarez Rubio soit de qualité, j'avoue avoir tout de même une préférence pour celle de Dwight Frye et son inimitable rire psychotique. Surtout, en comparaison de l'interprétation légendaire de Bela Lugosi, celle de Carlos Villarías semble assez quelconque. Là où l'acteur hongrois se montrait grandiloquent en usant d'une pantomime délicieusement emphatique, son pendant espagnol opte pour davantage de sobriété. Reproduisant platement la prestation de Bela Lugosi, Carlos Villarías a pourtant bien du mal à convaincre et se montre particulièrement peu convaincant lorsqu'il s'agit d'apporter un peu d'excentricité à son jeu (ses gesticulations désordonnées n'ont clairement pas le même impact que le maniérisme millimétrée de l'hongrois). Enfin, celui qui deviendra l'ami affectueux d'Ed Wood en impose bien plus niveau charisme ; d'autant que son accent de l'Est intimidant et son phrasé si particulier ajoute encore à l'authenticité du personnage (alors qu'il semble bien difficile d'assimiler son homologue espagnol à un majestueux aristocrate roumain). À l'instar du résultat obtenu par George Melford, la prestation de Carlos Villarías ne dégage absolument pas la même aura que celle de Bela Lugosi dans le long-métrage de Tod Browning. Pour un film principalement centré sur le personnage de Dracula, convenons que ceci est tout de même un peu regrettable.

Au final, bien que la version espagnole ne soit pas aussi mémorable que celle destinée au marché américain (ou plus généralement anglophone), elle ne manque franchement pas de charme et mérite amplement d'être découverte (certains pouvant tout à fait la préférer à celle ayant fait la gloire des studios). Toutefois, on pourra légitimement se demander si, en dépit des soucis d'exportation évoqués plus haut, il n'aurait pas été plus judicieux de la part d'Universal de concentrer leurs efforts sur un seul film, auquel on aurait accordé un plus large budget, plutôt que de se disperser ainsi sur deux projets finalement pas si différents l'un de l'autre, y compris dans leur économie de moyens.


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Vladkergan 23/03/2009 19:39

Pour moi il s'agit du meilleur des deux Dracula de 1931. Si l'acteur qui reprends la cape ne cabotine pas moins que Lugosi, l'acteur qui joue Reinfield rend à lui seul le film captivant, car il est complètement habité par le personnage et sa folie.Peut-être, comme vous le signalez, aurait-il valu se concentrer sur un seul des deux films, mais chacun a pour moi son intérêt, son savoir-faire, sa matière et ses points forts (et faible) : http://blog.vampirisme.com/vampire/?105-melford-george-dracula1931

Shin 27/03/2009 19:28



Bonsoir Vladkergan,

Si l'acteur campant Renfield nous offre une prestation de qualité (faut dire aussi que le personnage a été avantageusement développé), je reste attaché à celle de Dwight Frye. Et
surtout, j'ai du mal à trouver Carlos Villarías crédible en comte roumain quand, manifestement, Bela Lugosi EST Dracula !

Après, il vrai que chaque version a ses bons et ses moins bons côtés.

Amicalement,

Shin.