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LA SHINÉMATHÈQUE

LA SHINÉMATHÈQUE

« La connaissance s'accroît en la partageant. »

Le Congrès

Le CongrèsRéalisé par Ari Folman, sorti le 3 juillet 2013
Titre original : The Congress
                
Avec Robin Wright, Harvey Keitel, Danny Huston, Jon Hamm, Paul Giamatti, Michael Stahl-David, Kodi Smit-McPhee, Sami Gayle ...

"Robin Wright (que joue Robin Wright), se voit proposer par la Miramount d’être scannée. Son alias pourra ainsi être librement exploité dans tous les films que la major compagnie hollywoodienne décidera de tourner, même les plus commerciaux, ceux qu’elle avait jusque-là refusés. Pendant 20 ans, elle doit disparaître et reviendra comme invitée d’honneur du Congrès Miramount-Nagasaki dans un monde transformé et aux apparences fantastiques..."




Mon avis
 
(bien) :
  


 

 

Ari Folman est un cinéaste dont je ne connais absolument pas la filmographie. Si j'ai bien entendu parler de son long-métrage précédent, le très acclamé Valse avec Bachir, je n'ai ainsi toujours pas eu l'occasion de le voir (malgré mon intérêt pour son sujet et son traitement singulier). Neutre de tout jugement concernant le réalisateur israélien, c'est donc d'abord par son duo d'acteurs, Robin Wright et Harvey Keitel, que Le Congrès m'a séduit. Toutefois, j'étais tout de même assez curieux de découvrir ce film qui, sur le papier, paraissait aussi étrange qu'original. Et en effet, Le Congrès est un objet cinématographique assez surprenant. En choisissant d'adapter un auteur complexe tel que Stanislas Lem, Ari Folman n'avait pas franchement choisi la facilité. Mais il a néanmoins su se réapproprier cette histoire avec une belle inventivité et une sensibilité évidente, même si le résultat obtenu s'avère aussi stimulant que déconcertant. Le Congrès se divise ainsi en deux parties très distinctes. Si la deuxième suit globalement l'œuvre de l'écrivain polonais, la première a été totalement imaginée par Ari Folman. Et pour cause. Si l'actrice Robin Wright est littéralement au cœur du récit de son long-métrage, elle n'avait que cinq ans lorsque Stanislas Lem a publié son roman Le Congrès de futurologie en 1971. Le réalisateur israélien profite ainsi de digression narrative pour se livrer à une réflexion assez pertinente sur la façon dont Hollywood fonctionne actuellement, et de comment la marchandisation galopante dépouille peu à peu le cinéma de son essence et de son humanité.

 

Deux séquences illustrent brillamment ce propos. La première confronte la véritable actrice Robin Wright au responsable de la fictive Miramount (dont l'amalgame avec les réels studios Miramax et Paramount n'aura échappé à personne). Derrière le questionnement sur le métier d'acteur (miroir du rôle que l'on joue ou que l'on voudrait jouer dans la vie), Ari Folman pose un regard très dur sur son actrice. Robin Wright y est effectivement décrite comme une has-been vieillissante dont la carrière semble au point mort depuis son dernier grand succès : Forrest Gump. Si le portrait est un peu exagéré (Incassable et The Pledge étaient de jolies réussites), il n'en est pour autant pas moins dénué d'une certaine pertinence (et la capacité d'autocritique de Robin Wright n'en est que d'autant plus admirable). Pour une actrice dont la beauté fut longtemps un atout majeur que les années tendent à effacer, il devient de plus en plus difficile de perdurer face à la jeune génération (même si celle-ci reste toutefois incroyament belle). D'ailleurs, ce monde dystopique où les acteurs sont comme de vulgaires objets que l'on remplace une fois la date de péremption passée n'est peut-être pas si éloigné du notre. Alors que les progrès technologiques tendent à nous prouver que les acteurs réels peuvent techniquement être remplacés par des avatars virtuels, il n'est pas illogique d'envisager que les studios utilisent un jour ce biais pour lutter contre cette "obsolescence programmée" de leurs acteurs. De façon assez inégale, le film d'anticipation SimOne de Andrew Niccol évoquait déjà cette question. Mais les récentes avancées dans le domaine de la capture de mouvementGollum du Le Seigneur des Anneaux, les Na'vis de Avatar, Tintin et ses compagnons dans Le Secret de la Licorne – rendent cette éventualité de plus en plus plausible ; on peut également songé à Tron : Legacy avec son Jeff Bridges (pas très bien) rajeuni. Combien de temps à attendre avant de voir Charlie Chaplin ou Marilyn Monroe "tourner" un nouveau film ? Il est sans doute un peu tard pour cela, mais la question pourrait très bien se poser concernant les prochaines générations d'acteurs : jeunes et malléables à l'envi ; peut-être un rêve pour les studios, sûrement un cauchemar pour les spectateurs.

 

Le Congrès
Rob' in white.

 

 Le second passage notable de cette première partie filmée intervient justement alors que Robin Wright s'est finalement résignée à être littéralement "scannée". Dans cette touchante séquence introspective, l'actrice – qui s'apprête à devenir ce pur produit de consommation que le studio manipulera à sa guise écoute son agent (incarné par un Harvey Keitel formidable) lui expliquer comment il  n'a eu de cesse de l'utiliser tout au long de sa carrière alors que son visage passe par toutes les gammes d'émotion nécessaires à la création de son double numérique. La technologie utilisée ici évoque bien évidemment cette motion capture qui tend à rendre la frontière entre le réel et le virtuel de plus en plus invisible. Le choix de Robin Wright apparaît dès alors délicieusement ironique puisque le dernier grand film marquant dans lequel elle aurait joué, Forrest Gump (si l'on en croit les dires du responsable de la Miramount), s'avère avoir été précisément réalisé par le pionner de la motion capture : Robert Zemeckis (dans Le Pôle Express, un seul même acteur – Tom Hanks – a d'ailleurs été dupliqué de façon à incarner pas moins de six rôles centraux du long-métrage). Comme un ultime pied-de-nez, Ari Folman s'est justement refusé ici à utiliser cette technique, lui préférant plutôt la plus élémentaire méthode de la rotoscopie ; notamment utilisée sur Blanche-Neige et les Sept Nains des studios Disney et plus largement au sein des studios Fleischer. Le parti-pris esthétique rétro-pop de la seconde partie du long-métrage rend d'ailleurs un hommage évident aux créations de Dave et Max Fleischer telles que Betty Boop ou Popeye. C'est aussi à partir de ce moment, lorsque Le Congrès bascule dans le récit d'anticipation hallucinogène que j'ai commencé à décrocher. Ceux qui ont eu l'occasion de voir Solarisadapté de l'un de ses romans par Andreï Tarkovski, puis Steven Soderbergh savent très bien combien l'œuvre science-fictionnelle de l'écrivain polonais peut s'avérer exigeante, déroutante et même très clivante (selon que l'on est réceptif ou non à cette univers atypique). C'est aussi le cas ici.

  
Certes, les qualités cette partie intégralement dessinée sont indéniables. L'animation est plutôt jolie et cet univers fantasmagorique évoquant à la fois la folie poétique absurde de Terry Gilliam (Brazil, Las Vegas Parano) et les délires psychédéliques de Philip K. Dick (Total Recall, A Scanner Darkly) ne manque pas de charme, mais l'ensemble s'avère aussi par moment bien trop foisonnant et finit malheureusement par s'enliser dans une confusion assez chaotique (notamment à l'occasion de ces moments oniriques quelque peu what the fuck, ou lors de l'apparition incongrue de certains personnages secondaires). J'ai surtout trouvé que cette partie manquait parfois de cohérence (ne comprenant pas toujours le sens ou la raison de ce que j'avais sous les yeux) et que la narration n'était pas non plus très limpide (élément qui semble voulu, mais auquel je n'ai pas accroché). Résolument déroutant, Le Congrès est un film hybride qui flirte assez souvent avec la sortie de route ; et il laissera très probablement un paquet de monde sur le bas côté. Mais si je regrette que la première partie avec les acteurs laisse trop rapidement place à ce monde animé délirant, Le Congrès reste malgré tout un beau film (la relation entre l'héroïne et son fils est très émouvante). Aussi perfectible soit-il, le long-métrage de Ari Folman n'en demeure donc pas moins une œuvre intéressante, très inventive sur la forme, pleine de poésie et portée par des acteurs attachants ; son actrice principale en tête (Robin Wright y étant lumineuse).


 

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