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LA SHINÉMATHÈQUE

LA SHINÉMATHÈQUE

« La connaissance s'accroît en la partageant. »

There will be blood

There Will Be Blood

Réalisé par Paul Thomas Anderson, sorti le 27 février 2008

Avec Daniel Day-Lewis, Paul Dano, Dillon Freasier, Ciaran Hinds, Kevin J. O'Connor, Paul F. Tompkins, Randall Carver, Jim Meskimen, Barry Del Sherman ...

"Lorsque Daniel Plainview (Daniel Day-Lewis) entend parler d'une petite ville de Californie où l'on dit qu'un océan de pétrole coulerait littéralement du sol, il décide d'aller tenter sa chance et part avec son fils H.W. (Dillon Freasier) à Little Boston. Dans cet endroit perdu où chacun lutte pour survivre et où l'unique distraction est l'église animée par le charismatique prêtre Eli Sunday (Paul Dano), Plainview et son fils voient le sort leur sourire. Même si le pétrole comble leurs attentes et fait leur fortune, plus rien ne sera comme avant : les tensions s'intensifient, les conflits éclatent et les valeurs humaines comme l'amour, l'espoir, le sens de la communauté, les croyances, l'ambition et même les liens entre père et fils sont mis en péril par la corruption, la trahison... et le pétrole." 

 


Mon avis2/5 (passable)


 

De mémoire d'homme, on n'a rarement lu et entendu autant d'éloges que pour le dernier film de Paul Thomas Anderson. Même le dernier film des frères Coen (No Country for Old Men) n'avait pas connu un tel traitement. Incontestablement, il semblerait bien que, ne pas regarder There Will Be Blood ferait passer pour un rustre, un manant ou même un béotien le cinéphile le plus avisé. Ajoutons à cela le fait que Paul Thomas Anderson soit l'un des réalisateurs les plus appréciés de sa génération, et la présence toujours remarquée (et remarquable) de Daniel Day-Lewis, il m'était bien difficile de résister au chant des sirènes...

There will be blood se présente à la fois comme une saga épique, une fresque sociale et une histoire d'hommes – les femmes y sont en effet très peu présentes (doux euphémisme : inexistantes serait même plus juste) – où le spectateur est plongé en pleine fièvre de l’or noir, au cœur même de la Californie, de la fin du XIXe siècle au début du XXe. Une Californie remarquablement vivante, rude et vraie, où va se jouer la vie d’un homme qui va forcer le destin pour s'imposer dans cette industrie pétrolière naissante. Ambition, pouvoir, fortune, famille, foi, fanatisme sont autant de thèmes abordés par le film de Paul Thomas Anderson ; au même titre que cet étrange attrait que l'Ouest américain exerce sur les hommes. Ouvrier pauvre et sans avenir, Daniel Plainview va donc devenir un magnat du pétrole à l’image de ces pionniers que furent Edward Doheny (dont le roman Oil ! de Upton Sinclair, à la base du film, s'inspire largement ; le manoir où habite Daniel Plainview à la fin du film est d'ailleurs le Greystone Mansion à Los Angeles, propriété dudit Edward Donehy) ou encore John Davison Rockefeller (que Upton Sinclair a souvent critiqué et qui est ici représenté par le caractère, volontiers scélérat, du personnage central de son roman). Alors que le pétrole jaillit du cœur de la terre, Daniel Plainview va faire souffler un vent de changement déterminant sur cette enclave oubliée du progrès. Le désir obsessionnel de réussite et le charisme de Daniel Plainview vont dès lors semer le chaos sur Little Boston, une petite ville du centre de la Californie. Les certitudes des hommes et leurs valeurs, la foi, l’espoir, l’amour et le travail, vont ainsi se heurter de plein fouet au cynisme, à l’ambition, à la séduction et à une monstrueuse corruption... celle d'un mégalomane prêt à risquer son âme pour aller jusqu'au bout de son désir profond d'être le meilleur.
 
There Will Be Blood
Daniel Day-Lewis met le feu à l'écran !

Bien. Parlons un peu plus de ce film étrange maintenant. Car, étrange, il l'est assurément, tout comme le sentiment qu'il laisse après son visionnage : à la fois intrigué et contrarié par l'histoire narrée, ébloui et désabusé par le spectacle offert, décontenancé et soulagé par l'arrivé du générique de fin. Et c'est de manière bien étrange également que le film démarre. Esthétisme ultra léché, musique répétitive hypnotique, absence totale de dialogue. On observe juste un type creusant au fond d'un trou. Près de quinze minutes intemporelles et captivantes ; pratiquement un film dans le film. Ensuite, les personnages prennent la parole et les silences n'en deviennent que plus pesants. Là où le film semblait prendre son temps, il semble alors traîner en longueurs ; aidé en cela par une musique à base de bruits (disons surtout bruyante) de plus en plus lancinante et qui dramatise exagérément, et continuellement, chaque un instant du long-métrage, même le plus insignifiant. Ce qui nous plonge dans un état de stress oppressant permanent. Dans quel but ? Efficace ponctuellement, ce procédé devient très vite crispant à mesure que ce "bruit" se fait incessant (que viennent faire ces bruits de sirènes assourdissantes lorsque la caméra s'attarde sur de paisibles montagnes ?). Moins exagéré, ce décalage aurait pu être très intéressant. Ici, il est donc juste extrêmement harassant. Seul bémol : le générique final – un thème de Johannes Brahms – est grandiose.

L'unique intérêt pouvant concrètement justifier l'omniprésence de cette musique,  pardon... de cet accompagnement sonore , est de donner artificiellement une tension à un film à la trame ultra classique, aux rebondissements rares, et la narration aussi lente qu'emphatique (ce qui permettra sans doute à certains cinéphiles intellos-élitistes de se tripatouiller dessus en cherchant la signification sous-jacente à tout ça). Et malheureusement, force est de constater que la première partie dure (longtemps) et se traîne (trop) ; jusqu'à la fantastique scène du derrick en feu (visuellement très impressionnante). Outre la flamboyante beauté de cet incendie filmé de main de maître par un Paul Thomas Anderson assurément inspiré, cette séquence marque surtout une rupture fondamentale dans le récit. C'est à partir de ce moment que va commencer le déchirement inévitable entre Daniel Plainview (comme hypnotisé par les flammes) et son fils adoptif. Bien qu'il ait alors été mis à l'abri, ce fils est aussi et surtout totalement délaissé par son père dans un moment terrible, où sa présence semblait tellement indispensable. Malgré toute l'affection qu'il peut porter à ce gosse, Daniel Plainview reste attaché en priorité à son ambition démesurée. Plus rien d'autre ne compte vraiment.

There Will Be Blood
Paul Dano, un talent inné de tête-à-claques.


Cette impressionnante séquence terminée,  le film traîne à nouveau et s'attarde sur des séquences franchement dispensables. Ainsi, l'arrivée du frère est un peu trop capillo-tractée ; et finalement bien peu intéressante d'un point de vue narratif. Il arrive vraiment au bon moment pour succéder à H.W. ; alors que celui-ci semble être devenu un fardeau plus qu'un atout pour son père. Et ceci, sans aucune justification dramatique tangible. Bien sûr, cela permet de montrer encore un peu plus le fossé qui se creuse entre le père et son fils ; ce dernier essayant en vain de le mettre en garde contre ce "frère" (ce que Daniel Plainwiew comprend alors comme la preuve que son fils est désormais une menace pour ses affaires et le poussera à agir froidement avec lui). Cela permet aussi de mettre davantage en abyme la folie de ce misanthrope égocentrique. Mais était-ce bien nécessaire quand le reste du film permettait déjà de le comprendre aussi bien ? Malgré la réalisation virtuose de Paul Thomas Anderson (qui a parfois trop tendance à focaliser ses efforts seulement sur la pure recherche esthétique), ce ressort dramatique semble bien superflu et ne fait qu'inutilement alourdir le film. De ce fait, il faudra ainsi attendre près de 2h30 (une éternité quoi) pour assister à la confrontation finale entre Daniel Day-Lewis (colossale comme toujours) et Paul Dano (parfaite tête-à-claques). Deux extrêmes aussi dangereux l'un que l'autre (entre le pouvoir et la foi, le capitalisme outrancier et le fanatisme religieux) qui vont s'affronter dans un final onirique et dantesque, qui est incontestablement le moment fort du film. Même si le film dure bien 40 longues minutes de trop, cette confrontation entre ces deux visions fondatrices de l'Amérique moderne (le capitalisme et la religion) est servi par un jeu d'acteur appuyé (à la limite du cabotinage, un cabotinage maîtrisé) qui offre un aspect tragi-comique surprenant.

Ce passage tranche agréablement avec le reste du film (exceptées les hallucinantes scènes de prédication dans "L'Église de la troisième révélation" assez savoureuses aussi). Malgré le caractère indéniablement excessif de cette scène, ce morceau de bravoure est celui qui m'a le plus captivé par sa force d'interprétation. J'évoquerai cela un plus bas en spoilers pour ne pas gâcher le plaisir de ceux n'ayant pas encore vu le film. D'ailleurs, j'aurais bien du mal à vous recommander ou non ce film. Expressément à fuir pour celui qui recherche le divertissement, le film possède quelques atouts qui plairont à celui qui sait apprécier les films (vraiment) contemplatifs. Pas franchement agréable à suivre (mon principal reproche), le film laisse donc une impression mitigé. Au-delà de sa longueur, le film est surtout desservi par ses bien trop nombreuses longueurs. Il est regrettable aussi que le traitement réservé à l'exploitation du pétrole soit si peu intéressante, le film se focalisant surtout sur le long chemin d’un misanthrope vers sa propre folie (incarné par un Daniel Day-Lewis impérial dont la prestation eclipserait presque les autres acteurs, plutôt convaincants pourtant). Ceci explique ainsi pourquoi, en matière de parcours hors du commun d'hommes sombrant dans la démence, des films comme Aviator et Scarfacetrès similaires par la progression vers la folie qu'ils narrent, leur mise en scène clinquante, leur performance d'acteur, leur conclusion onirique et leur longueur – auront ma préférence que le revisionnage de There Will Be Blood. Car si j'ai trouvé des qualités au film de Paul Thomas Anderson lors de sa découverte, je crains fort qu'une seconde tentative me laisse une impression nettement moins positive...

There Will Be Blood
Malgré tout l'investissement de Daniel Day Lewis, le résultat s'avérera un peu rasoir...
 

  CE QUI SUIT DÉVOILE DES ÉLÉMENTS CLÉS CONCERNANT LE DÉNOUEMENT DU FILM


Preuve que, même si j'ai trouvé son visionnage un peu pénible, le film n'est pas dénué d'un certain intérêt : plusieurs interrogations demeurent pour moi à l'issu de son visionnage. Et notamment deux princiaples. Eli et Paul Sunday sont-il vraiment jumeaux ou s'agit-il d'une même personne souffrant de schizophrénie ? Et surtout, comment interpréter la scène finale ?
 
Concernant le personnage joué par Paul Dano (Eli Sunday / Paul Sunday), je pencherais plutôt pour l'hypothèse de la schizophrénie. En effet, comment expliquer autrement le fait qu'on ne voit plus du tout le personnage de Paul Sunday par la suite ? En outre, les deux "frères" portent strictement la même coiffure et il semble curieux que Paul Sunday n'ait pas parlé de son soi-disant frère jumeau à Daniel Plainview et son fils quand ceux-ci l'interrogent sur sa famille (surtout qu'avoir un jumeau n'est pas un fait banal). D'ailleurs, la façon dont Daniel Plainview tire en dérision "Paul" tend à prouver qu'il se moque de Eli et de ses mensonges. De plus, cela expliquerait l'incroyable passivité de la famille Sunday lorsque Eli s'en prend violemment à son père durant la scène du repas (ils doivent avoir l'habitude de ses "sautes d'humeur", qui pourraient provenir du tempérament agressif d'une personne schizophrène). Les tendances violentes du père (qui semble avoir pris l'habitude de frapper ses enfants si l'on en croît sa fille) n'ont d'ailleurs certainement pas aidé Eli à structurer sa personnalité. Enfin, lorsque Eli Sundy pense pouvoir boire un verre avec Daniel Plainview, il se sert étrangement trois verres : un pour Daniel, deux pour lui (Eli et Paul). C'est en tout cas ainsi que je m'explique la présence de ces trois verres.

Concernant la scène finale, elle semble montrer deux éléments importants. Tout d'abord, le capitalisme a gagné contre le religieux, sans lui laisser la moindre chance. En suite, cette fin marque également celle de Daniel Plainview. Sa dernière et très appropriée replique (« j'ai fini ») faisant autant écho à  l'accomplissement final de sa misanthropie (avec le rejet de son fils et l'assassinat de son alter ego religieux), qu'à la réalisation de la futilité de son ambition nihiliste, qui ne le mène à rien. Malgré tout, cette scène ne me semble pas être véritablement "réelle". Trop d'éléments me laissent à penser qu'il s'agit d'un délire fantasmé par un Daniel Plainview ayant complètement cédé à la folie. Tout d'abord, on peut s'étonner de voir que, malgré le temps, Eli Sunday ne semble pas avoir vieilli (il est ainsi fidèle au souvenir qu'en a Daniel des années auparavant). De plus, il semble bien connaître la maison (alors qu'il y vient visiblement pour la première fois) puisqu'il se dirige sans hésitation vers le bar, après avoir renvoyé le serviteur et réveillé Daniel. Ensuite, alors qu'il est censé ne commettre aucun péché, il va boire deux verres  (ce qui prouvent d'ailleurs que, dans son esprit, Daniel Plainview n'est pas dupe concernant la schizophrénie de Eli). Et comme Daniel refuse de boire avec lui, les deux personnages n'entrent pas en contact (ce qui renforce l'idée d'un songe). Daniel Plainview a bien vécu cette scène, mais seulement dans son esprit. Et 'impassibilité de son majordome devant cette "flaque de sang" et ce "cadavre inerte" renforce d'ailleurs ce sentiment que tout cela ne peut pas être réel. Il ne réagit pas, car il n'y a rien d'autre à voir que le désordre que Daniel a sans doute lui-même créé.

En faisant boire Eli et en le forçant à dire qu'il est un faux prophète, Daniel fait bien plus que se venger de l'affront subit durant son "baptême" évangélique. En l'humiliant ainsi, il lave son esprit de toute culpabilité concernant la surdité de son fils. Il ne veut pas croire que, s'il avait laissé Eli bénir le derrick lors de son inauguration, son fils aurait été épargné. Il est profondément non croyant et ne supporte pas l'idée qu'une force supérieure (incarné par Eli, représentant du châtiment divin) puisse avoir une quelconque emprise sur sa destinée. Ce qu'il a gagné de ses mains, il ne le doit ni aux hommes, ni à la providence divine, mais à lui seul. En faisant avouer à Eli qu'il a toujours été un faux prophète, il se persuade donc que sa bénédiction n'aurait rien changé pour son fils. Plus tard, Daniel se moquera d'ailleurs ouvertement de Eli et de ce qu'il aurait pu devenir s'il avait choisi "la voie de Daniel" à celle de Dieu. Il lui dresse le portrait de son irréel frère jumeau ayant monté une entreprise prospérant grâce à lui ; en exagérant volontairement la somme qui lui aurait versé (qui passe de 500 au début du film à 10 000 € désormais). En agissant ainsi, il ridiculise les convictions que Eli s'est forgé et veut lui prouver la supérioté incontestable qu'il excerce sur lui (d'où le passage mémorable du "milk-shake") ; et par conséquent sur ce Dieu auquel il ne veut pas (plus ?) croire. En le tuant sauvagement, il se persuade davantage de l'inexistance de Dieu, et du fait que son sort n'est lié qu'à ses propres actes. Sa vie, alors vidée de sens – il vit seul en attendant la mort sans ni femme ni ami, a chassé son seul fils, et n'a plus qu'une fortune dont il se moque – ne serait alors que celle qu'il a lui-même créé, et non pas l'œuvre de Dieu. Une bien maigre consolation, mais il n'a plus que ça. Et c'est pour cela que son esprit éprouve à ce moment le besoin, alors qu'il vient de "perdre" son fils, de fantasmer cette scène : lui donnant ainsi l'illusion que tout ce qu'il n'a fait n'était pas si vain.

J'ai Bien sûr conscience que le film offre et permet différents degrés d'analyse (et c'est certainement sa plus grande force). Ceci est seulement mon ressenti. Et, bien évidemment, je serai ravi de connaître le vôtre.

 


FIN DES SPOILERS CONCERNANT LE DÉNOUEMENT DU FILM

 

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T
pour ma part, je trouve que ce film est un pur chef d'oeuvre !!
j'aime le coté genant du film, ce coté qui traine...et sa noirceur... je l'ai trouvé assez puissant, fort, terrible...
le petrole, c'est comme du feu (il n'y a qu'a voir la manière dont il est filmé), il détruit tout sur son passage...
c'est intense...
à noter que la musique de jonny greenwood (la grande fan de radiohead est là) est digne des plus grands.
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S


Salut Tina,


 


Nous avons un avis pour le moins différent pour ce film que je considère comme assez surestimé (disons, qu'il m'a beaucoup déçu) et dont la musique fut un supplice de chaque instant
(c'est d'ailleurs en grande partie à cause d'elle si j'ai décroché aussi rapidement). Reste un Daniel Day-Lewis excellent, comme à son habitude.


 


Amicalement,


 


Shin.



F
Belle chronique pour ce film, toujours bien écrite.

Bah pour la longueur des scènes et la lourdeur de la musique, tu sais ce que j'en pense... Je pense que cela sert le film quand même efficacement (mais il est vrai que certaines scènes auraient pu être mieux détaillées à l'instar d'autres qui sont un peu inutiles).

Concernant ta conclusion, il est vrai que je m'étais posé des questions sur le fait que l'on ne parle jamais des frères dans la famille, sur le fait qu'Eli reste jeune je ne sais combien d'années plus tard, etc... Et ton analyse me semble très intéressante, voire convaincante.

Merci.
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W
Vraiment un article remarquable et etoffé que je recommanderais de lire ;)
Je t'informe que je t'ai également ajouté à mes liens, cela depuis un bon mois :)
Au plaisir de te lire ^^
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S
Ton raisonnement est intéressant. La fin peut etre vu de cette façon, ton argumentation tient la route :)
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C
Article tres intéressant sur un film pas forcément facile d'accès que je n'ai pour ma part pas aimé. bonne continuation ;)
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