Cela dit, si ce sentiment de gêne peut paraître légitime, ne nous méprenons pas : le long-métrage de Maja Miloš n'a pour autant rien d'un obscur porno déviant et reste bien un pur produit de cinéma (il serait donc ridicule et inapproprié de jouer ici les vierges effarouchées). La cinéaste a simplement voulu montrer les choses comme elles sont, comme les protagonistes les ressentent, et surtout comme ces jeunes les vivent. Il n'y a d'ailleurs aucune complaisance dans Clip, mais simplement encore cette volonté farouche d'honnêteté et d'authenticité vis-à-vis de son sujet. En engageant des acteurs non professionnels (mais qui ont justement l'âge des personnages qu'ils incarnent) au lieu d'acteurs quasi trentenaires pour camper ces ados, Maja Miloš fait une fois encore le choix de la force brute du réalisme à tout prix. Car – ne soyons pas dupes – ces jeunes gens ont évidemment une vie sexuelle ; plus que jamais même. Ce qui est le plus choquant finalement, ce n'est d'ailleurs pas tant que leurs corps s'éveillent aux sens (et que ceci nous soit montré de façon aussi explicite) mais bien la représentation totalement altérée qu'ils ont du sexe et, même au-delà, de leurs rapports aux autres. Avec leurs tenues vestimentaires dignes des pires clips de rap US, les attitudes lascives et provocantes qu'elles adoptent (sans toujours en saisir la portée), et leur vision étriquée d'une sexualité dont la pornographie semble être le seul modèle (corps en chaleur, mais regards vides), on finit d'ailleurs par se demander si ces jeunes filles sont véritablement décadentes, désespérément paumées ou juste un peu trop naïves. Et si la prolifération actuelle des outils modernes de communication (web, réseaux sociaux, smartphones...) n'aura jamais autant facilité les échanges entre les individus, cette omniprésence technologique a surtout pour principale conséquence perverse de rendre les rapports sociaux d'autant plus distants et impersonnels.
On se parle sans s'écouter, sans même chercher à se comprendre, et chacun garde pour soi son mal-être intérieur. Cette espèce de pudeur des sentiments contraste sérieusement avec la totale impudeur avec laquelle ces jeunes livrent les plus intimes détails de leur vie privée sur le net. Mais dans une société où la provocation érotique est permanente, où la sexualité se résume à quelques clichés propagés par la pornographie, où le regard des autres conditionne trop souvent le bien-être des uns, et où les petites filles sont encouragées par la mode à mettre en avant des attributs qu'elles n'ont pas encore, il n'y a malheureusement rien de très surprenant dans le fait que ces fillettes exposées dès le plus jeune âge à l'idée d'une sexualité et d'un amour uniquement centrés sur le sexe et la marchandisation privilégient la performance et la consommation compulsive à la tendresse et aux sentiments ; les sodomies et les éjac' faciales aux caresses et aux doux baisers. Et pourtant, l'amour n'est pas totalement absent de Clip. L'amour que Jasna éprouve pour Djole est peut-être auto-destructeur et fait d'humiliations, mais il est aussi parfaitement sincère. Elle est juste prisonnière d'une posture qui l'empêche d'aimer "normalement". Et quelque part aussi, on devine bien que ce garçon glacial et brutal est finalement moins insensible qu'il n'en a l'air. À l'instar de Jasna, le comportement de Djole exprime aussi les défaillances d'une société violemment machiste où la femme est un objet de désir, où le corps est une marchandise comme les autres, où l'homme doit prouver – dans la vie comme dans ces jeux-vidéo guerriers – qu'il est le plus fort, et où l'émotion est une preuve de faiblesse ; et ce même si le trait est parfois un peu trop appuyé (à la limite de la caricature). En filigrane, Maja Miloš évoque plus globalement la détresse qui frappe la Serbie. Cette petite ville en périphérie de Belgrade est en ruines, le collège fortement insalubre et la misère omniprésente. À travers l'anti-américanisme inconséquent de ces jeunes gavés de culture MTV se dessinent aussi insidieusement les traits d'un nationalisme latent – mais profondément ancré dans le pays – et qui a toujours tendance, en temps de crise, à prendre une importance alarmante.
Cette violence frontale, cette pornographie non simulée, cette débauche de comportement irresponsables et cette conclusion amoureuse particulièrement tordue rend Clip assez peu accessible ; il y a d'ailleurs fort à parier qu'une grande partie du public le trouve dérangeant (à raison) et le rejette (ce qui peut aussi se comprendre). Et pourtant, le film de Maja Miloš traduit bien mieux que ne le feront jamais des films générationnels aussi insipides que LOL ou Les Coquillettes le décalage sidérant qui existe entre cette génération 2.0 et la précédente (une tendance qui n'est visiblement pas prête de s'inverser comme l'illustre le spectacle de ces petites filles encore innocentes, mais déjà obsédées par leur image et le fait d'être filmées). Au son d'une musique pop serbe entraînante et sublimée par des acteurs criant de vérité, cette variation jusqu'au-boutiste de Skins à la sauce Larry Clark parvient finalement à rendre bouleversante la destinée de cette gamine immature de seize ans à peine qui, ayant perdu tout point de repère adulte (ses parents paraissent totalement dépassés, impuissants et résignés), rempli le vide de sa vie en biture, drogue, sexe et gerbe. Un cri de désespoir touchant où les émotions se croisent et s'entrechoquent : boire, s'éclater, baiser, vomir, pleurer, aimer, haïr, sombrer, vivre. Avec Clip, Maja Miloš livre une œuvre imparfaite, parfois trop excessive et grossière, mais cette première réalisation nécessairement maladroite frappe surtout par sa formidable singularité et sa désarmante sincérité. Elle révèle surtout le talent hors-norme d'une actrice flamboyante, Isidora Simijonovic : deux grands yeux gris-bleu magnifiques qui vous foudroient d'un simple regard. Ne serait-ce que pour elle, Clip mérite amplement d'exister.
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