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LA SHINÉMATHÈQUE

LA SHINÉMATHÈQUE

« La connaissance s'accroît en la partageant. »

Dans la peau de John Malkovich

Dans la peau de John MalkovichRéalisé par Spike Jonze, sorti le 8 décembre 1999
Titre original : Being John Malkovich

Avec John Cusack, Cameron Diaz, John Malkovich, Catherine Keener, Orson Bean, Mary Kay Place, Ned Bellamy, Charlie Sheen...

"Craig Schwartz (John Cusack) est marionnettiste de rue, mais ne parvient pas à vivre de son art. Lotte, son épouse, s'intéresse beaucoup plus à ses animaux qu'à lui. Devant leurs difficultés financières, le jeune homme trouve un emploi au septième étage du building de l'entreprise Lester. En classant des dossiers, Craig découvre une porte dérobée et l'emprunte. Celle-ci le conduit pour quinze minutes à l'intérieur de John Malkovich. Cette prodigieuse découverte va lui permettre de changer de vie..."

 



Mon avis
(excellent) :
 
 

 

 

Derrière son titre pour le moins énigmatique, Dans la peau de John Malkovich est un film pour le moins atypique et décalé, une création loufoque née de la conjugaison de deux talents un peu fous : d'un côté Spike Jonze à la réalisation (dont les choix de mise en scène évoquent souvent le travail poétique et ubuesque de Michel Gondry), de l'autre côté Charlie Kaufman au scénario (qui travaillera d'ailleurs par la suite avec ce même Michel Gondry à l'occasion de Human Nature et Eternal Sunshine of the spotless mind). Ici, le génial scénariste nous livre donc une histoire totalement perchée, mais qui se révèle très souvent savoureuse de par son originalité, son développement aussi inattendu que délirant, ses personnages haut en couleurs, ainsi que grâce à de succulents dialogues empreints d'absurde et de métaphysique. Le long-métrage de Spike Jonze débute ainsi avec une étrange séquence, un théâtre de marionnettes onirique et un peu mélancolique, une scène qui semble presque irrationnelle mais qui trouvera pourtant sa pleine justification ensuite via une scène lui faisant écho, superbement interprétée, et où la drôlerie immédiate revêtira rapidement des habits nettement plus tragiques. Passée cette séquence, si le long-métrage semble s'engager sur la piste de la comédie absurde à la Monty Python en témoigne la découverte du fameux étage 7 ½ avec ses occupants tous à moitié fêlés, leurs dialogues presque incohérents et l'improbable vidéo de présentation censée expliquer l'existence de ce lieu incongru, Dans la peau de John Malkovich évolue rapidement (le rythme se faisant de plus en plus soutenu) vers quelque chose de plus dramatique, limite angoissant, et même très dérangeant au final.

 

Comme souvent avec Charlie Kaufman (Confessions d'un homme dangereux témoignera aussi de cette tendance), les notions d'identité, de manipulation et de faux-semblant sont au cœur du récit. L'identité est ce qui détermine chaque personne et ce qui lui permet de se différencier des autres. De fait, lorsqu'une personne se retrouve privée de son identité, c'est toute son individualité qui est remise en cause. Cette thématique majeure est palpable dès les premiers instants du film. Dans une histoire où il est question de personnes pénétrant l'esprit d'un autre, le trouble de l'identité devient forcément central. Ainsi, l'excentrique Floris (exquise Mary Kay Place) ne se rappelle-t-elle jamais du prénom de Craig (troublant John Cusack), alors que ce dernier s'amuse à deviner le prénom de cette envoûtante collègue qu'il cherche à séduire, espérant sans doute ainsi plus facilement parvenir à la saisir (le nom/prénom étant se caractérise en premier un individu). Mais c'est surtout avec John Malkovich (impérial comme à son habitude, et totalement habité par son rôle) que cette perte d'identité – et par la même de son individualité propre est la plus flagrante. Bien que son nom soit connu de tous, personne ne semble vraiment bien le connaître en définitive. Ainsi, ne cesse-t-il durant tout le film d'être félicité pour un rôle de voleur de diamants qu'il n'a pourtant jamais incarné à l'écran. Et bien entendu, le fait que son esprit (son âme ?) ne cesse d'être littéralement squatté par les quidams du films n'est rien de moins que la mise en abîme ultime de cette remise en question identitaire. Si lui, l'acteur, est devenu quelqu'un en incarnant des rôles, les autres, les anonymes, espèrent donc donner de l'importance à leur vie et assouvir leurs désirs frustrés en empruntant la sienne.

 

Dans la peau de John Malkovich
"Malkovich ? Malkovich ! Malkovich Malkovich ?? Malkovich Malkovich !!"

 

C'est ainsi que Craig, artiste raté et incompris, ne parvient à caresser son rêve de réussite qu'en volant la notoriété d'un autre, celle de John Malkovich donc (projection fantasmée d'un "moi" amélioré à travers un autre). Quant à sa collègue Maxine (la vénéneuse Catherine Keener), derrière son apparente relation distanciée par rapport au sexe, on comprendra aussi qu'elle ne trouve son plaisir dans l'acte sexuel que lorsqu'elle se sait désirée par une personne à l'intérieur d'un autre (John Malkovich jouant là encore le catalyseur de son fantasme). On peut également s'interroger sur Lotte, la femme littéralement larguée de Craig (campée par une Cameron Diaz enlaidie absolument méconnaissable), qui transfert ses désirs de mère sur ses animaux qu'elle infantilise complètement et auxquels elles donnent d'ailleurs des prénoms humains au passage, il est amusant de noter que les animaux en question sont les plus proches possibles de l'humain ; à savoir : un chimpanzé, ce "cousin de l'homme", et un perroquet, "doté de la parole". Ne se "retrouvant" elle-aussi qu'en étant un autre (de sexe masculin qui plus est ; trouble identitaire supplémentaire), Lotte finit par nier sa propre personnalité (on l'entendra même lâcher un « Suce-moi le noeud ! » cinglant à son mari ; abandonnant de ce fait sa féminité). Enfin, on peut citer le Dr Lester (truculent Orson Bean) qui ne sent pas  non plus à sa place dans son corps selon lui, un frein lui interdisant de courtiser Floris – et qui, cherchant à se protéger la réalité et atteindre une certaine forme d'immortalité, en arrive également à s'oublier lui-même en tant qu'être individuel (la dernière partie du film renforçant largement cet aspect). C'est un peu comme si les personnages vivaient une (re)naissance éphémère en pénétrant l'esprit de John Malkovich (Lotte évoque un passage qui ressemble à un vagin), avant d'en être littéralement éjectée de la façon la plus naturelle qui soit (la symbolique de la défécation n'est pas loin). La dernière image du film, sans la dévoiler évoque aussi l'idée d'une renaissance.

 

Il y a une scène en particulier qu'aucun spectateur ne peut oublier – qui se déroule dans un restaurant et qui pousse la question identitaire à son paroxysme. Hautement mémorable et carrément démentielle, cette séquence loufoque soulève donc une interrogation intéressante : si les autres deviennent moi et que je redeviens moi à mon tour, que deviennent alors les autres si ce n'est moi ? Au-delà de cette crise d'identité absolue, on distingue aussi les prémisses d'une réflexion sur la célébrité et le besoin de reconnaissance. Il est évidemment question d'amour aussi. Si l'on doit porter un masque pour parvenir à plaire aux autres et à nous-même, qu'est-ce qui nous rend vraiment attrayant à leurs yeux et aux nôtres ? Et que reste-t-il finalement de nous en tant qu'invidu ? Dans la peau de John Malkovich est un film résolument métaphysique (le personnage de John Cusack se posera d'ailleurs un certain nombre de questions de ce type lorsqu'il essaiera de comprendre ce qui se passe), un film où l'homme se cherche sans parvenir véritablement à se trouver (le but de la métaphysique n'est de toute façon pas de répondre mais de questionner), un film où l'homme joue à dieu tout en luttant contre une nature impitoyable. L'esprit de John Malkovich ne situe certainement pas au 7 ½ étage pour rien. Car si le septième ciel représente traditionnellement le nirvana où réside dieu, en se tenant un demi étage au-dessus, l'homme se place clairement au-dessus de dieu (Maxine constate d'ailleurs avec amusement que si Craig le "dieu" marionnettiste contrôle John Malkovich, c'est bien elle qui contrôle Craig in fine). 

 

Globalement, j'ai de toute manière trouvé l'évolution des personnages très pertinente : John Cusack d'abord attachant car pathétique, puis carrément détestable et répugnant ; Cameron Diaz qui semble transparente mais dont l'importance sera de plus en plus manifeste dans le récit ; Catherine Keener l'experte en manipulation qui se fait prendre à son propre jeu ; ou encore John Malkovich l'interprète de génie qui devient un pantin presque déshumanisé. Les acteurs collent d'ailleurs tellement bien à leurs personnages qu'on aurait bien du mal à imaginer un casting différent. Et même si John Malkovich domine le long-métrage de sa prestance inégalable (les fans se régaleront à coup sûr !), le reste la distribution assure un travail absolument remarquable (John Cusack, Cameron Diaz et Catherine Keener y trouvent parmi les meilleurs rôles de leurs carrières). Alors certes, Dans la peau de John Malkovich s'égare parfois vers des chemins un peu hasardeux (l'histoire des vaisseaux ou les flashbacks animaliers), mais on est quand même face à l'un des projets les plus originaux et les plus ambitieux que le cinéma américain nous ait offert ses vingt dernières années avec, ce qui ne gâche rien, une mise en scène inventive et envoûtante ; les scènes dans les différentes parties du subconscient de l'acteur sont sidérantes. Je me demande quand même si le long-métrage de Spike Jonze supportera bien les revisionnages multiples mais, en attendant, on ne boudera donc pas son plaisir !


 

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