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15 janvier 2009 4 15 /01 /janvier /2009 00:00
Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain
Réalisé par Jean-Pierre Jeunet, sorti le 25 avril 2001

Avec Audrey Tautou, Mathieu Kassovitz, Isabelle Nanty, Dominique Pinon, Rufus, Yolande Moreau, Serge Merlin, Jamel Debbouze, Urbain Cancelier, Artus de Penguern, Claire Maurier, Maurice Bénichou, Claude Perron, Ticky Holgado,  Armelle, André Dussolier ...

"Le 3 septembre 1974 à 18 heures 28 minutes et 32 secondes, une mouche bleue de la famille des Calliphoridae capable de produire 14 670 battements d'ailes à la minute se posait rue saint Vincent à Montmartre. À la même seconde, à la terrasse d'un restaurant à deux pas du moulin de la galette, le vent s'engouffrait comme par magie sous une nappe, faisant danser les verres sans que personne ne s'en aperçoive. Au même instant, au cinquième étage du 28 de l'avenue Trudel dans le neuvième arrondissement. Eugène Colère de retour de l'enterrement de son meilleur ami Emile Maginot en effaçait le nom de son carnet d'adresses. Toujours à la même seconde un spermatozoïde pourvu d'un chromosome X appartenant à monsieur Raphaël Poulain se détachait du peloton pour atteindre l'ovule appartenant à madame Poulain née Amandine Fouet. Neuf mois plus tard naissait Amélie Poulain...
"




Mon avis
:
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Tout et n'importe quoi a déjà été dit sur ce film. J'ai d'ailleurs longuement hésité avant de me décider à en parler. Rapidement devenu un véritable phénomène de société, Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain se hissa rapidement au classement des vingts films français de l'histoire ayant engendré le plus d'entrées dans l'hexagone. Environ 9 millions de spectateurs sont ainsi venus l'applaudir en France
(un peu plus, un peu moins, selon les chiffres). Fait rarissime, une projection exceptionnelle a même été organisée à l'Élysée (pour Jacques et Bernadette en personnes ! ^__^). Au final, ce sont plus de 30 millions de spectateurs qui seront amassés dans les salles à travers le monde. Le film reçut également de nombreux prix. Étant même nominé aux Oscars et aux Césars, il récoltera, entre autres, celui du meilleur film, du meilleur réalisateur et de la meilleure musique originale. Et puis bien sûr, le succès aidant, le légendaire cynisme français n'a pas tardé à poindre, avec son flot de critiques négatives (ce qui semble bien légitime, quel film ferait l'unanimité ?) et d'attaques plus ou moins fondées (voire, complètement absurdes et que je ne prendrai même pas la peine de relayer ici). Bref, tout un tas de raisons me poussent finalement à vous parler de ce petit bijou du cinéma français. Mais plus que toute autre, c'est surtout parce qu'il s'agit tout simplement de l'un de mes films préférés. À son égard, je pourrais même parler de "film de chevet". Je ne crois d'ailleurs pas qu'une seule année ne ce soit écoulée depuis sans que je le visionne au minimum une à deux fois. Comme on aime...

Et effectivement,
Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain fait partie de ces films qui me tiennent particulièrement à cœur. Près de huit plus tard, je me souviens encore très bien du jour où j'ai découvert le long-métrage de Jean-Pierre Jeunet.  Plusieurs fois déjà, j'étais tombé nez-à-nez avec cette étrange affiche aux couleurs chatoyantes (que je ne trouvais d'ailleurs pas particulièrement jolie, malgré l'indescriptible attraction qu'elle exerçait sur moi). À l'époque, je connaissais encore assez mal le réalisateur (j'avais dû voir la fin de La Cité des enfants perdus sur Canal +) et, hormis quelques bons papiers dans la presse spécialisée, rien ne me prédestinait spécialement à aller voir ce film. Si ce n'est qu'il m'intriguait tout simplement. Faut croire que j'étais le seul alors, car personne ne voulut m'accompagner  ce jour-là (l'extraordinaire battage médiatique dont le film fit l'objet n'avait pas encore démarré). La salle dans laquelle je me glissa pour cette première séance de l'après-midi du samedi était d'ailleurs presque vide. Ce qui ne m'empêcha nullement de profiter du spectacle... et quel spectacle ! Je me souviens très bien aussi de l'émotion qui me parcoura en sortant de la projection. C'était le printemps. Il y avait une très légère brise, une éclaircie irradiait le ciel et une immense sensation de bien-être me parcourait. Ce qui était moins dû à cette météo particulièrement clémente qu'à cet agréable moment passé en compagnie de la délicieuse Audrey Tautou. À cet instant précis, je ressentais plus que jamais ce que j'aimais dans le cinéma : sa formidable capacité à transporter l'esprit. Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain apparaissant indubitablement comme véritable film de printemps, cette sortie d'avril n'en fut que plus heureuse !

http://a69.g.akamai.net/n/69/10688/v1/img5.allocine.fr/acmedia/rsz/434/x/x/x/medias/nmedia/18/35/46/30/19022642.jpg« La vie n'est qu'une interminable répétition d'une représentation qui n'aura jamais lieu. »

Au-delà des mots, images et musiques se mêlaient dans ma tête pour ne plus jamais en sortir. Une sorte de persistance visuelle et auditive où le sourire de Nino s'associait aux grands yeux noirs d'Amélie, où la tendresse de l'homme de verre accompagnait la candeur du jeune Lucien, où la partition enchanteresse de Yann Tiersen sublimait ce Paris idéalisé à l'écran par Jean-Pierre Jeunet. Car Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain est d'abord un
film généreux qui stimule l'imagination du spectateur. Le cinéaste connait très bien Montmartre, fondamentalement au cœur de l'intrigue, et aime profondément ce quartier. Comme lorsqu'on se souvient d'un lieu dans lequel on a adoré vivre enfant, il était important à ses yeux que Paname, ce Paris populaire, soit emprunt d'une grande beauté nostalgique (on pense parfois au dessinateur Jacques Tardi, que le cinéaste affectionne particulièrement, mais aussi à Marcel Carné et Jacques Prévert). Ainsi a-t-il tout mis en œuvre pour sublimer ce lieu. Ce qui passe d'abord par une photographie magnifique, très colorée (avec une dominance du vert et de l'orangé), concoctée par Bruno Delbonnel, chef opérateur surdoué qui a vraiment fait des merveilles avec ce nouveau système d'étalonnage numérique Duboicolor (permettant d'améliorer sensiblement teintes, saturations ou luminance des couleurs). À tel point d'ailleurs que le réalisateur fera de nouveau appel à lui lorsqu'il mettra en scène Un long dimanche de fiançailles quelques années plus tard (toujours avec Audrey Tautou). À ce travail d'orfèvre sur la photographie, Yann Tiersen a apposé une musique immédiatement identifiable qui sied à merveille à cette vision idéalisée de Paris.  Le tout étant agrémenté de subtils effets visuels (un ciel "corrigé" numériquement, un poisson rouge filant au gré de l'eau) ou sonores (diverses "ponctuations" achèvent ainsi chaque scène importante).

En fait, tout concourt à faire de chaque plan du film un singulier tableau vivant de couleurs et de sons harmonieusement mêlés. La Cité des enfants perdus, précédent long-métrage co-réalisé avec Marc Caro, avait déjà montré de manière significative le talent de Jean-Pierre Jeunet pour créer des atmosphères uniques. Là encore, le travail de l'artiste est saisissant. Le ciel apparait comme constamment bleuté,
la circulation de la ville est fluide, les rues sont claires, dégagées, colorées et même le métro parisien retrouve une seconde jeunesse ! Les décors intérieurs élaborés avec soin, les costumes judicieusement choisis et l'interprétation sans faille de ce casting idyllique font le reste. Mais surtout, il y a le savoir-faire de Jean-Pierre Jeunet et sa formidable adresse à mettre ce conte moderne en images. À l'instar de ce film insaisissable, sa caméra semble ici libérée de toutes contraintes spatio-temporelles, suivant à la trace les diverses pistes de son héroïne à travers les recoins de la ville à la grande dame de fer. Qu'il s'agisse d'une contre-plongée évoquant Orson Welles le temps d'un dialogue au Café des 2 moulins, d'un plan large panoramique rappelant Sergio Leone dans une grande gare parisien ou d'un mouvement circulaire de la caméra  accompagnant le mouvement de l'action, Jean-Pierre Jeunet ne cesse de multiplier les cadrages ambitieux. Son sens du rythme surtout surprend par sa virtuosité,  un héritage de son expérience américaine (Alien, la résurrection) sans nulle doute. Durant plus de deux heures, c'est donc à une véritable symphonie de tempos qu'on assiste. Plans saccadés (le passage où Amélie découpe des "lettres" dans un journaux) et grands mouvements fluides (lorsque Nino se prête à ce jeu de piste flêché sur la butte Montmartre) s'harmonisent ainsi admirablement. Contribuant à faire de l'ensemble un mélange détonnant, entre énergie et folie ; et qui rappelle parfois le cinéma des frères Coen dans ce qu'il a de mieux.

http://a69.g.akamai.net/n/69/10688/v1/img5.allocine.fr/acmedia/rsz/434/x/x/x/medias/nmedia/00/02/24/66/69198163_ph1.jpg« Quand le doigt montre le ciel, l'imbécile regarde le doigt. »

Si l'exigence esthétique du cinéaste le conduit à une extrême rigueur technique (n'hésitant ainsi pas à gentiment se moquer d'un "oubli" apparaissant dans l'un de ses films favoris, Jules et Jim de François Truffaut), elle contribue aussi à la célébration de toute une multitude de trouvailles malicieuses qui parsèment le long-métrage. Toujours avec une pointe d'humour rafraîchissante. Amélie se liquifie ainsi dans le sens propre du terme tandis que Nino se retrouve littéralement la tête à l'envers. Pendant ce temps, un nain de jardin parcours le monde, une lampe s'éveille, des tableaux parlent entre eux et quatre photos d'identité prodiguent de précieux conseils, moqueurs mais surtout très avisés. Jean-Pierre Jeunet laisse libre cours à son imagination pour illustrer cette histoire emplie d'onirisme. En témoignent une surimpression fantasmagorique illustrant la pensée de l'héroïne, quelques stock-shots rmiraculeusement authentiques (un cheval qui s'inviste sur le tour de France, un danseur noir estropié offrant une belle leçon de vie) ou alors habilement détournés (le "discours" de Staline, le "voyage" surréaliste de Nino au Tadjikistan). Virtuelles, fantasmées ou tangibles, ces petites saynètes s'intègrent parfaitement dans ce monde à la fois si loin et si proche du notre. En fait, le même, en plus étrange (à défaut de paraître meilleur).
La méthode n'est pas nouvelle. Les pionniers de l'expressionnisme allemand (tels Robert Wiene, Fritz Lang ou encore F. W. Murnau dont un bout de Nosferatu apparait au début du film) y avaient déjà recours au début du siècle dernier. Plus près de nous, des réalisateurs comme Tim Burton (Big Fish), Barry Sonnenfeld (produite par le cinéaste, la série Pushing Daisies  rappelle d'ailleurs grandement le film de Jean-Pierre Jeunet) et, dans une certaine mesure, Steven Spielberg (E.T., que le cinéaste ira même jusqu'à corriger a posteriori) ont également créé des univers surréalistes à la frontière du fantastique.

Mais loin d'être un simple effet de style pompeux, cette esthétisation minutieuse est totalement justifiée en l'espèce. En tant qu'alter ego autobiographique du réalisateur, cette idéalisation tant illustrative qu'acoustique de l'univers d'Amélie Poulain renvoit à ces souvenirs sublimés de l'ancien enfant qui se rappelle. Ou peut-être même à ces contes qui ont bercés notre jeunesse. Bien que resplendissant, le long-métrage de Jean-Pierre Jeunet ne brille de toute façon pas par son réalisme. Au-delà de toutes fantaisises féériques (les objets qui s'animent par exemple), l'incroyable splendeur de Montmartre (où pas un détail ne dénote) et la vie même d'Amélie (qui, malgré son "petit" salaire de serveuse, vit dans un quartier aisé et dispose de temps libre à loisir) suggèrent (s'il en était encore besoin) qu'on demeure avant tout dans le domaine de l'imaginaire. Il se dégage donc du film un agréable parfum de bonheur. Un bonheur davantage naïf (presque juvénile) que fleur bleue d'ailleurs pour répondre à certains grincheux.
Réutilisant astucieusement le système des "j'aime / j'aime pas" de son justement très enfantin court-métrage Foutaises (dans lequel jouait déjà le fidèle complice Dominique Pinon), Jean-Pierre Jeunet parvient rapidement à mettre en place cette galerie de personnages haut en couleurs : le vieil ours Rufus, la concierge nostalgique Yolande Moreau, le poète reclus Serge Merlin, l'attachant commis Jamel Debbouze, l'épicier aigri Urbain Cancelier, l'écrivain raté Artus de Penguern, la buraliste hypocondriaque Isabelle Nanty, le paranoïaque obsessionnel Dominique Pinon... mais aussi l'attendrissant Maurice Bénichou, la belle Claude Perron, la gouailleuse Claire Maurier, l'excentrique Armelle ou encore l'irrésistible Ticky Holgado.

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Aidé de son compère Marc Caro, Jean-Pierre Jeunet avait déjà prouvé avec Delicatessen sa faculté à réunir des comédiens possédant de véritables "gueules" de cinéma. À la façon de Jean Gabin, Michel Simon, Paul Meurisse, Anna Magnani ou de toutes ces autres "tronches" qu'affectionnait tant le cinéaste Jean Renoir (fils du peintre impressionniste Gustave Renoir, auquel le film fait également référence par l'intermédiaire de son Déjeuner des canotiers). On retrouve donc quelques habitués du réalisateur comme Rufus (impayable dans la peau de ce père désabusé), Ticky Holgado (lors d'une aussi courte que mémorable apparition) ou encore Dominique Pinon qui remplaça au pied levé Albert Dupontel (ce qui n'empêcha heureusement pas sa sublime épouse, Claude Perron, de figurer au casting) et insuffla un sacré dose de caractère à son personnage. Le destin a parfois également bien fait les choses. Jean-Louis Trintignant ne souhaitant plus travailler pour le cinéma et Michel Serrault (de toute façon trop cher) préférant aller tourner le Belphégor de Jean-Paul Salomé (il est interdit de se moquer), c'est donc au plus discret Serge Merlin que revint l'honneur d'enfiler les habits de l'inclassable homme de verre. Difficile de dire ce qu'il en aurait été autrement, mais force est de constater que les différents choix ont été extrêmement judicieux. Tout comme l'a été la décision de prendre l'inimitable André Dussolier et son timbre de voix tendre pour jouer le narrateur. Si on ajoute encore la légereté offerte par ce lunaire marginal que campe délicieusement Mathieu Kassovitz (que j'ai tendance préférer dans ce rôle) à la fraîcheur de la jeune Audrey Tautou et de ses immenses yeux expressifs, on obtient alors un joli cocktail de personnages qui sentent bon la joie de vivre.

Encore que le film ne soit finalement pas si optimiste que cela à y réfléchir. Quand on voit que Jean-Pierre Jeunet ouvre son long-métrage en citant Jules et Jim et son tourbillon de la vie mélancolique
en filigrane, et quand on sait surtout que c'est le personnage campé par Emily Watson (un temps envisagée pour le rôle principal) dans Breaking the Waves qui a inspiré Amélie Poulain, il y a de quoi se poser de sérieuses questions. Le film de Lars Von Trier racontait en effet la relation passionnelle (et destructrice) entre un homme autoritaire meurtrie et une femme complètement soumise à ses fantasmes les plus pervers. Sans être aussi extrême dans son traitement, Jean-Pierre Jeunet en a gardé l'idée de la jeune fille introvertie qui ne semble vivre que par procuration. À ce titre, la façon dont elle "comptabilise" le nombre d'orgasmes ayant lieu au même moment dans le monde est assez symptomatique de son incapacité à s'épanouir par elle-même. Il faut dire aussi que la vie ne l'a pas toujours gâtée. Rapidement orpheline de sa mère, elle se retrouve isolée avec un père qui la délaisse, ne lui témoignant que peu d'affection et ne la comprenant guère ; ainsi la croit-il faible du cœur alors qu'elle déborde seulement de sentiments pour lui. Devenue plus grande, elle vit seule dans son grand apparrement avec un chat pour seul compagnon (symbole s'il en est de la vieille fille paumée) et ne semble pas véritablement avoir d'amis en dehors de son travail. Finalement, les relations qu'elle entretient avec les autres restent assez futiles jusqu'à ce qu'elle se décide à faire le bien autour d'elle. Et même si le dénouement du film laisse clairement une impression d'optimisme, cela n'empêche certainement pas le réalisateur d'y glisser quelques éléments plus sombres.

http://a69.g.akamai.net/n/69/10688/v1/img5.allocine.fr/acmedia/rsz/434/x/x/x/medias/nmedia/18/35/46/30/18395014.jpg« Sans toi, les émotions d'aujourd'hui ne seraient que la peau morte des émotions d'autrefois. »

Allégorie du temps qui passe (« c'est l'angoisse du temps qui passe qui nous fait tant parler du temps qu'il fait » déclame ainsi l'écrivain Hipolito) et de la fragilité de la vie (où la solitude et la mort sont omniprésentes), Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain insiste surtout sur toutes ces petites choses de la vie qui peuvent la rendre plus belle. Pourtant, presque tous les personnages du film vivent seuls (qu’il s’agisse du père d'Amélie, de Raymond Dufayel, du paranoïaque Joseph, de Dominique Bretodeau, de l’épicier Collignon, de Madeleine Wallace, de l’écrivain Hipolito, de Nino Quincampoix… ou bien sûr d’Amélie elle-même). Et ils semblent tous un peu paumés. L'air de rien, Jean-Pierre Jeunet traite de l'inadaptation au monde de tous ces laissés-pour-compte (« les temps sont durs pour les rêveurs ») qui n'ont finalement que cette réalité alternative pour s'exprimer au grand jour. À l'instar des personnages qu'affectionne tant Tim Burton, ceux de Jean-Pierre Jeunet sont pour le moins atypiques, et la vie qu'ils imaginent souvent bien plus belle que ce qu'elle n'est en réalité. Amélie cherche visiblement à faire le bien autour d'elle. Mais, outre le fait que sa démarche lui permet enfin d'exister (et n'est donc pas totalement altruiste), les résultats obtenus sont loin d'être totalement probants. Ainsi, si les stratagèmes (car elle aime bien les stratagèmes ! ^__^) que notre héroïne a mis en place si conscensieusement s'avèrent parfois payants (comme pour Dominique Bretodeau), ils prennent parfois une tournure plus discutable. La buraliste Georgette hérite ainsi des problèmes de la serveuse Gina, les romances arrangées se résument à un bref coït dans les toilettes, et même la résolution du fameux mystère du photomaton se révèle peu palpitante (« La vie n'est qu'une interminable répétition d'une représentation qui n'aura jamais lieu »). Sans parler des farces tendues à l'opiniâtre épicier Collignon qui, au-delà de leur drôlerie, auraient pu avoir des conséquences pour le moins fâcheuses.

En outre, la mort (et l'angoisse qu'elle peut générer)  se retrouve tout au long du film. La thématique de la photo (véritable fil rouge des péripéties d’Amélie, du phomaton mystérieux au nain de jardin voyageur) peut ainsi se comprendre comme une volonté de figer ce temps qui passe inexorablement. C’est d’ailleurs la mort (celle de la princesse Lady Di) qui fait prendre conscience à Amélie qu’elle doit trouver le bonheur par elle-même si elle ne veut pas que sa vie s’achève si tristement et sans personne avec qui partager ses joies, ses peines. De surcroît, la mort est également à l’origine de l’espèce d'autisme dans lequel elle s'est enfermé puisque le décès de sa mère l’a laissé seule avec ce père distant qui ne passe de courts instants avec elle seulement lorsqu’il l’ausculte (ce qui, du coup, provoque des palpitations chez la gamine et laisse son père à penser qu’elle a le cœur fragile comme je le mentionnais déjà un peu plus haut). Les références à la mort parsèment aussi d’autres passages du film. Le mari de la concierge est ainsi mort à la guerre, tandis que les jours de l’homme de verre sont constamment menacés. Les protagonistes du film envisage également l'éventualité que l’individu du photomaton soit un défunt revenu hanté les vivants. Ailleurs, on verra Nino grimé comme la faucheuse dans un train-fantôme… et même le poisson rouge d'Amélie sera neurasthénique et suicidaire ! Bien entendu, comme Jean-Pierre Jeunet use de mille et un artifices pour rendre son film irrél et fantasmagorique (de la lumière chaude de Bruno Delbonnel à la partition entraînante de Yann Tiersen), Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain ressemble en de nombreux point à un conte de fées. Alliant noirceur du fond et optimisme de la morale, il s'amuse même à en détourner malicieusement les codes habituels.

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Si l’amour ne sera effectivement possible qu’après une traditionnelle série d’épreuves, l’originalité tient ici au fait que Amélie (la princesse donc), et non le prince, qui les surmonte. Qui plus est, étant donné que Nino travaille dans un sex-shop et n'apparait pas comme franchement charismatique
(malgré le charme naturel de Mathieu Kassovitz), on peut aisément affirmer que l’image du prince charmant se trouve complètement désacralisé. Et lorsque la relation que les deux tourtereaux entretiennent arrivent enfin à son apothéose, la concrétisation s'avère pour le moins très surprenante et finalement très enfantine une fois encore (on ne les verra ainsi jamais vraiment s’embrasser sur la bouche). Tout à fait libre aux différentes interprétations, le long-métrage de Jean-Pierre Jeunet se présente malgré tout comme une jolie fable qui préfère enchanter que dramatiser. Forgé à l'aide d'observations empiriques, d'histoires vécues (l'anecdote du poisson rouge neurasthénique qu'il a lui même vécu), d'anecdotes racontées (le livre avec les clichés de photomaton a vraiment existé), d'inspirations diverses (films, romans, bandes-dessinées) et d'une imagination débordante, Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain pose en définitive un regard plutôt bienveillant sur  ses personnages. Et si l'optimisme général semble évident (en témoigne la conclusion joyeuse du film), il possède aussi cette lucidité de celui qui a saisi le sens de l'existence (et de ces tracas), préfère s'en amuser et n'a que faire de la fatalité. À l'instar de cette fille au verre d'eau que l'homme de verre reconnaît avoir un peu de mal à cerner, le film de Jean-Pierre Jeunet s'avère une œuvre plus complexe qu'il n'y paraît. Et finalement plus passionnante aussi.

Bien évidemment, mon but n'était pas ici de vous convaincre d'une quelconque façon de la réussite de ce film (les gens qui le détestent sont peut-être aussi nombreux que ceux qui l'adorent). Je souhaitais juste vous faire partager un peu de mon enthousiasme et tant pis cette poésie amoureuse ne vous a pas autant charmée que moi. Je finirai juste maintenant en vous laissant en compagnie de l'homme de verre Serge Merlin (à travers son merveilleux monologue) et d'indispensable Dominique Pinon (à l'occasion du court-métrage Foutaises ; mais que ça ne vous empêche pas d'acheter l'original ! ^__ ^) :

« Voilà ma petite Amélie. Vous n'avez pas des os en verre. Vous pouvez vous cogner à la vie. Si vous laissez passer cette chance alors, avec le temps, c'est votre cœur qui va devenir aussi sec et cassant que mon squelette. Alors allez-y, nom d'un chien ! »




Pour voir d'autres chroniques de films : cliquez-ici

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commentaires

Clare 03/03/2012 16:44


La manière dont tu introduits cette critique, parlant de l'effet du film sur l'esprit, le transportant comme une brise de printemps, et puis l'attachement évident du cinéaste pour le quartier de
Montmartre, cela m'a fait penser à Chacun cherche son chat (Klapisch), auquel je n'avais pas pensé depuis longtemps.


J'ai beaucoup de plaisir tes critiques, et j'adorerai en lireune de toi de ce film  ;)

Shin 19/04/2012 10:56



Bonjour Clare,


 


Merci pour ton commentaire très amical. Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain est en effet un film que me tient particulièrement à coeur. J'ai eu la chance de découvrir très tôt
lors de sa sortie en salles, bien avant l'immense buzz qu'il a généré. Je me souviens encore très bien du sentiment agréable que j'ai eu en sortant de la salle. Je suis ravi que mon avis t'ait
plu.


 


Concernant Chacun cherche son chat, je n'exclus pas d'en faite un billet dans le futur. Mais quand ? Là, c'est une autre question...


 


Amicalement,


 


Shin.



tinalakiller 25/01/2009 16:43

oui le succès peut déranger. moi pas en tout cas. :)mais je suis d'accord avec toi, c'est intéressant de confronter nos idées différentes et essayer de comprendre l'autre. :)(il serait moche le monde si on aimait tous les mêmes trucs)

tinalakiller 25/01/2009 16:34

lolmais je ne renie pas ses qualités ! après je crois que c'est une histoire de gout et de vision. :)

Shin 25/01/2009 16:40



Bien sûr, je ne dis pas le contraire. Mais je trouve ça intéressant de confronter nos idées.

Il y a beaucoup de gens qui n'apprécient pas ce film pour de mauvaises raisons (comme souvent lorsqu'un film cartonne) et j'aime bien creuser un peu plus. Après, libre à chacun d'aimer
ou pas bien sûr.

Amicalement,

Shin.



tinalakiller 25/01/2009 16:06

c'est dur à expliquer ce qu'est un film césarisable (ou oscarisable d'ailleurs)ca apporte la joie de vivre mais j'ai l'impression que ce film n'est pas aussi profond qu'on le prétend... (après comme je le dis, ca n'engage que moi) :) mais bon je comprends que ce film puisse plaire !

Shin 25/01/2009 16:33



Profond, je ne sais pas. Mais c'est un film immensément riche je trouve de par sa mise en scène inspirée, ses mouvements de caméra ambitieux, sa photographie sublime, ses effets visuels discrets,
sa bande originale entraînante, ses dialogues incisifs et son interprétation impeccable bien entendu. Et sur le fond, je trouve qu'il se défend bien aussi. Cela dit, je ne vais pas refaire ma
chronique ! ^__^

Amicalement,

Shin.



tinalakiller 25/01/2009 15:37

je trouve qu'il y a de très très bons trucs dans ce film, et bon dans l'ensemble, ca se regarde, faut l'avouer. Mais à chaque fois que je le vois, j'en ressors avec un gout amer. dans ma classe, on est très divisé sur ce film. Et j'en ai parlé avec qui étaient de mon avis, et disons que, en gros, ce film ne nous apporte rien. je ne dis pas que c'est un mauvais film mais j'ai un peu du mal à comprendre qu'il soit par exemple 4eme dans le classement des lecteurs de Première sur les films de ces 30 dernières années... (c'est de ça, dont je parlais, sur la surestimation). Et puis je sais pas, j'ai l'impression que c'est le film qui a été fait pour les César...après, c'est que mon avis... :)

Shin 25/01/2009 15:57



Euh, étant donné ce que l'intéressé (Jean-Pierre Jeunet) pense des récompenses, je ne pense vraiment pas qu'il ait fait ce film dans ce but. De plus, je trouve que Le Fabuleux destin
d'Amélie Poulain est un film plutôt atypique et qui ne ressemble pas aux autres films habituellement primés (du genre Entre les murs ou La Graine et le Mulet par
exemple). Surtout, qu'est-ce qu'un film "césarisable" au fond ?

Quant à dire ce qu'il apporte, hormis une mise en scène fabuleuse et des personnages hauts en couleurs, je dirais surtout que le film nous offre une petit peu de joie de vivre dans un monde de
brutes. Et ce n'est pas rien je trouve.

Amicalement,

Shin.



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