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LA SHINÉMATHÈQUE

LA SHINÉMATHÈQUE

« La connaissance s'accroît en la partageant. »

Compliance

ComplianceRéalisé par Craig Zobel, sorti le 26 septembre 2012

Avec Ann Dowd, Dreama Walker, Pat Healy, Bill Camp, Philip Ettinger, James McCaffrey, Ashlie Atkinson, Stephen Payne ...

"Lors d’une journée particulièrement chargée, Sandra (Ann Dowd), gérante d’un fast-food d’une banlieue de l’Ohio reçoit l’appel d’un policier accusant l’une de ses employées d’avoir volé un client. Le croyant sur parole, Sandra place Becky (Dream Walker) sous surveillance, entrant ainsi dans une situation qui va bientôt tous les dépasser..."


 



Mon avis
(pas terrible) :


 


 

 

De part son sujet, le film de Craig Zobel évoque inéluctablement les travaux du psychosociologue Stanley Milgram et plus précisément ceux que le chercheur américain mena dans les années 1960 sur le thème de "la soumission à l'autorité". Portant sur un panel de plus de 600 personnes, cette expérience de Milgram pourrait se résumer ainsi : un sujet devait mémoriser une liste de mots, et une sanction électrique (plus ou moins forte) lui était administrée en cas d'erreur par l'une des personnes sélectionnées dans le dit panel (les hésitants étant alors systématiquement encouragés à continuer par un superviseur leur assurant qu'il en prenait l'entière responsabilité). Milgram avait également pris soin de ne pas informer les participants du but réel de l'expérience ; à savoir, mesurer le niveau d'obéissance à un ordre, même lorsque celui-ci est contraire à la morale de celui qui l'exécute (leur affirmant alors qu'il s'agissait plutôt de mesurer les liens entre apprentissage et punition). Le "cobaye" interrogé était d'ailleurs lui-même un complice de l'expérience et tous les chocs électriques étaient simulés. Bien évidemment, le participant volontaire à cette expérience ignorait complètement ces éléments, et il pensait donc que les chocs électriques (de plus en plus violents) qu'il administrait étaient tout à fait réels. Les résultats obtenus sont aussi inattendus qu'inquiétants. En effet, Milgram note que près des deux tiers des individus sélectionnés sont prêts à infliger un choc électrique mortel (450 volts) à un autre individu pour peu qu'une personne représentant l'autorité (ici, un chercheur) leur en intime l'ordre. En outre, il s'avère que les rares individus capables de résister n'arrêtent de se soumettre que passée une moyenne déjà très élevé et potentiellement dangereuse pour l'homme (360 volts).

 

 

Compliance
Complaisance, mode d'emploi.

 

Si l'étonnante facilité avec laquelle des individus se soumettent à des ordres irrationnels dès lors qu'ils croient que ceux-ci émanent d'une autorité légitime parait presque surréaliste, ce constat anthropologique est pourtant d'une implacable réalité. Évoquant, comme l'indique son affiche, les notions de pouvoir, de manipulation et d'obéissance, Compliance pourrait presque se présenter comme l'illustration cinématographique de l’expérience de Milgram. Une illustration d'autant plus perverse et tragique que l'histoire racontée ici par Craig  Zobel s'inspire d'un fait divers presque improbable, mais pourtant tout à fait authentique. Aux États-Unis, un homme se faisant passer pour un flic est ainsi parvenu à manipuler à distance, par un simple coup de fil, une gérante de fast-food, sa jeune employée (prétendument coupable de vol), de même que différents autres interlocuteurs. Tout ce que l'on voit ici à l'écran – les humiliations, les maltraitances, les violences physiques, jusqu'au viol – s'est réellement produit. En une dizaine d'années, on estime que près de 70 appels du genre auraient été passés Outre-Atlantique. Aussi incroyable que cela puisse paraître, dans ce climat instauré de suspicion et de surmenage, personne (ou presque) n'a remis en cause l'absurdité flagrante (à nos yeux distants de spectateurs) de la situation. Chacun semble au contraire avoir laissé son libre-arbitre, tout comme son sens moral, s'éclipser devant l’apparente autorité de cet habile bonimenteur. Le long-métrage fonctionne d’ailleurs plutôt bien tant que ce pervers manipulateur reste une voix dans un combiné téléphonique ; parvenant alors assez finement à nous rendre palpable le désarroi et l’angoisse qui parviennent à s’emparer des victimes de ce canular sordide.

 

Malheureusement, dès lors que le psychopathe sort de l’ombre et que son quotidien nous est présenté, l’efficacité que le film était jusque là parvenu à instaurer s’effondre.  De fait, en nous dévoilant (bien trop tôt) la supercherie (qui aurait dû rester un coup de théâtre final à mon avis pour rester efficace), le réalisateur vide progressivement son sujet de toute sa substance. La totale incompréhension et le sentiment d’impuissance ressentis face à l’horreur de cette situation – que le spectateur partageait jusqu’alors avec les victimes de cette imposture malsaine – cèdent alors leur place à un exercice de style plus proche du thriller manipulatoire bas de gamme du style Saw-like que de l’approche psychosociologique crédible qu'aurait mérité un sujet aussi lourd et délicat. Accentuant jusqu’à l’outrance le décalage entre les scènes dans le fast-food – où la gravité des conséquences de ce canular ne cesse d’empirer – et celles qui décrivent laborieusement l’envers du décor – où l’on découvre le pervers se préparer un petit sandwich, tranquille pépère, décontracté et hilare à l’autre bout du filCompliance sombre inexorablement dans une complaisance malsaine plus que douteuse. Si je comprends la logique du réalisateur de montrer explicitement les faits et gestes du psychopathe, ça n’en reste pas moins une erreur capitale. Tous ces apartés sortent le spectateur du récit principal dès la fin du premier acte et ne font que renforcer le caractère factice du traitement opéré par le réalisateur de ce sujet sensible.

 

Compliance
Le bobard, c'est simple comme un coup de fil.

 

Dès lors, le spectateur n'est plus dans le doute, l'empathie ou l'angoisse. Il assiste seulement, impuissant, au pathétique spectacle d'individus qui, dès lors qu'on connaît l'envers du décor, apparaissent comme parfaitement stupides. C'est bien là l'erreur majeure je crois (bien plus que la mise en scène figée, l'interprétation parfois trop théâtrale, les dialogues téléphonés  – ha ! ha ! – et la bande son monotone quasi-transparente) ; le film était nettement plus immersif et intense avant ce revirement aussi abrupt que totalement contre-productif ! À partir de ce moment-là, le film ne parvient jamais à nous faire comprendre précisément pourquoi ces individus agissent aussi stupidement qu'ils le font. Dès lors que le spectateur "sait", il ne parvient plus à concevoir pourquoi, à aucun moment, ces personnes n’ont même pas essayé de mentir (comment aurait-il pu savoir ?), ou au moins cherché à faire semblant (comment aurait-il pu vérifier ?). Craig Zobel a beau tenter de se réfugier derrière l'excuse "d'après d'une histoire vraie" qui semble légitimer le film au-delà même de toute ambition intellectuelle, la méthode employée reste foncièrement dérangeante et contestable. En poussant sa démonstration jusqu'à la limite du vraisemblable (cette fellation si peu crédible et justifiable), le cinéaste ne se contente pas de flirter avec un racolage indécent, il se révèle être aussi d'une hypocrisie particulièrement méprisable ; usant alors d'un artifice aussi lâche, facile et pratique que l'ellipse temporelle (là encore, les motivations finales de Craig Zobel restent floues).

  

Compliance n'est pas seulement ambigu et simpliste, il est surtout totalement vain et vulgaire. Si c'est pour nous démontrer qu'un psychopathe intelligent et persuasif peut parvenir à manipuler plusieurs imbéciles surmenés ou ivres, où se situe l'intérêt ? Alors qu'il y avait ici tout le potentiel pour mettre en lumière le cauchemar bien réel d'une telle manipulation, Craig Zobel s'est donc bêtement contenté de nous livrer un divertissement poussif et déviant aussi médiocre que toutes ces émissions de téléréalité complaisantes où l'attrait se situe moins dans l'analyse psychosociologique que dans la moquerie méprisante sur le mode « Regardez-donc comme ces pauvres gens sont cons ! ». Malheureusement peu convaincant aussi d'un point de vue purement cinématographique, avec ces constants gros plans fixes sur les visages façon "cinéma d'auteur" et son absence patente de rythme, Compliance est l'illustration même de la fausse bonne idée et apparaît, en l'état, au mieux comme un énième thriller socio-horrifique maladroit et paresseux. On pourrait alors être tenté d'envisager que le sujet ne se prêtait peut-être tout simplement pas à une adaptation filmée et que l'aspect fictionnel en amenuisait trop profondément la portée... Mais, dans ce cas, comment expliquer alors qu'un film comme I... comme Icare du formidable Henri Verneuil réussissait justement à faire ce en même pas quinze minutes ce que Compliance rate pendant près d'une heure trente ? Au final, on retiendra surtout de ce long-métrage pesant de Craig Zobel la jeune Dreama Walker qui malgré la difficulté évidente de son rôle parvient tout de même à apporter un soupçon de fraîcheur à l'ensemble.

 


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