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LA SHINÉMATHÈQUE

LA SHINÉMATHÈQUE

« La connaissance s'accroît en la partageant. »

ill Manors : La Cité de la violence

ill Manors : La Cité de la violenceRéalisé par Ben Drew, sorti le 1er mai 2013
Titre original : ill Manors
            
            
Avec Riz Ahmed, Ed Skrein, Natalie Press, Anouska Mond, Lee Allen, Jo Hartley, Ryan De La Cruz, Keef Coggins...

"Kirby (Keef Coggins), ex dealer, vient de sortir de prison, Ed (Ed Skrein) est une tête brûlée, Michelle (Anouska Mond), une prostituée sous surveillance, et le jeune Jack (Ryan De La Cruz) se trouve empêtré au sein d'un gang local. Chris (Lee Allen) est déterminé à se venger et Katya (Natalie Press) cherche désespérément à fuir ce trouble voisinage. Sans oublier Aaron (Riz Ahmed), notre protagoniste, qui essaie juste d'être un type bien..."




Mon avis
 
(très bon) :
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Premier long-métrage de Ben Drew (qui a récemment partagé l'affiche du surprenant vigilante movie Harry Brown aux côtés de Michael Caine), ill Manors est un film choral prenant place dans Forest Gate, un quartier chaud de l'est londonien. Cette tragédie shakespearienne moderne et désespérée nous narre la destinée de personnages composites pris au piège d'un cycle pernicieux de la violence. Trafic de drogue, prostitution forcée, luttes de territoires brutales, initiations sauvages, meurtres de sang froid, trahisons et coups de couteau en cascade... Le portrait que nous dresse le jeune réalisateur est pour le moins sombre, radical et déplaisant. Ben Drew n'y va certes pas avec le dos de la cuillère,  mais – s'il donne parfois l'impression d'en faire un peu trop dans le glauque et la désespérance son ill Manors transpire pourtant de sincérité et, malheureusement aussi, de réalisme. Ayant justement grandi au cœur même de Forest Gate, le réalisateur ne peut en tout cas pas être accusé de ne pas savoir de quoi il parle. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que celui-ci fait preuve de son talent à mettre des mots sur les souffrances des habitants de ce quartier défavorisé de Londres. Né le 22 octobre 1983, Benjamin Paul Ballance Drew est en effet plus connu sous son nom de scène : Plan B. Si son premier album (Who Needs Action When You Got Some Words) sort dès 2006, c'est surtout son second opus publié en 2010 (The Defamation of Strickland Banks) qui va le faire connaître, notamment grâce au tube planétaire "She said" aux sonorités soul et dont le clip met en scène la très jolie Kaya Scodelario (craquante Effie de la série adolescente Skins). Pour cet album, le rappeur blanc s'était alors inventé un alter ego sombre, Strickland Banks (à l'instar du Slim Shady de Eminem auquel il est souvent comparé), dont il raconte la descente aux enfers après avoir été accusé de viol et qui lui permet surtout d'avoir un parfait exutoire pour exprimer sa colère et sa douleur sans aucune concession.

 

Des concessions, il ne s'impose pas davantage dans ill Manors ; mettant en images avec la même véhémence l'horreur de cette société écœurante. Il n'en oublie pas pour autant les mots puisque chaque nouveau personnage est introduit à l'aide d'une sorte de flashback où une voix-off (qui est donc logiquement celle de Ben "Plan B" Drew) nous révèle les différents liens existants entre les personnages, ainsi que leurs histoires passées. Aussi ingénieuse qu'originale, cette narration rappée exaspérera peut-être les plus réfractaires au genre, mais elle permet surtout de creuser davantage la psychologie des personnages (cette osmose évidente entre l'image, la musique et les mots augmentant sensiblement la compréhension et l'empathie du spectateur). La radicalité, la violence, mais aussi la poésie aussi inattendue que désespérée qui émanent de ces textes s'adaptent par ailleurs particulièrement bien à la réalité qu'ils sont censés représenter. Cette bande-son excellente qui accompagne littéralement le film et ses protagonistes nous rend ainsi douloureusement palpable la fatalité de ces destins brisés et laisse finalement très peu de place à l'espoir. Moins film de gangsters que drame social, ill Manors est un véritable cri de rage qui vient du plus profond des tripes de son auteur. Cette fuite en avant sinistre n'est pas sans rappeler le formidable Pusher de Nicolas Winding Refn, dont Ben Drew ne cache pas l'influence, et dans lequel éclatait déjà la violence outrancière d'une société sclérosée par le vice et le règne du "chacun pour sa gueule". Dans cette véritable jungle urbaine, l'amour, l'amitié, la fraternité, l'humanité semblent illusoires. Du berceau à la maison de retraite, les hommes sont comme broyés par les rouages d'une machinerie infernale n'épargnant personne ; les femmes et les enfants d'abord (comme le montrent ces passages décrivant sordidement l'esclavage sexuelle des unes, et l'embrigadement féroce des autres). Un univers impitoyable au bord de l'implosion où de pauvres diables essaient donc, tant bien que mal, de survivre. Les plus "vertueux" pouvant sombrer aussi sûrement que les plus "vicieux" peuvent surprendre par leur soudaine humanité (inspirés de personnages réels, ceux du film sonnent particulièrement justes). Un univers effroyable d'autant plus effrayant qu'il s'agit du nôtre ; ce quartier britannique ressemblant par bien des aspects à certaines banlieues françaises.

 

ill Manors : La Cité de la violence
Les bourses et le vice.

 

On pense ainsi rapidement au film emblématique du genre, La Haine de Mathieu Kassovitz ; en particulier lorsque l'un des personnages en reprend l'une des scènes les plus emblématiques (Aaron faisant le caïd devant un miroir comme Vince avant lui ; séquence évidemment empruntée au mythique Taxi Driver de Martin Scorsese et devenue depuis l'un des poncifs quasi-systématiques du genre). Presque vingt ans séparent les deux films et pourtant rien ne semble avoir changé. Mais, tout comme le réalisateur de L'Ordre et la Morale avant lui, Ben Drew ne se contente évidemment pas de sommairement filmer la crasse. Riche d'une mise en scène sophistiquée souvent pertinente (l'initiation sanglante du jeune Jack et ses conséquences sont habilement amenées), bien que parfois un poil maniérée (ce qui est facilement pardonnable s'agissant d'un premier film), ill Manors se veut certes un portrait fidèle à la réalité, mais sa structure en forme de fable hip-hop tragique le rapproche tout de même bien plus de l'objet cinématographique léché qu'il est que du pseudo-documentaire rugueux moralisateur qu'il ne cherche de toute façon pas à être. À l'évidence, Ben Drew ne cherche pas à "créer" de l'authenticité à l'aide d'une mise en forme épurée (forcément factice). Et l'authenticité de ill Manors, on la retrouve d'abord dans la qualité de l'interprétation. Emplissant l'écran d'une rage immédiatement palpable et d'une émotion dont la sincérité est incontestable, les acteurs sont d'un naturel stupéfiant. Et pour cause. Quasiment tous inconnus, et pour la grande majorité débutants, les comédiens ont été directement dénichés par Ben Drew "dans la rue", une bonne partie habitant même le quartier de Forest Gate où se déroule le film. Ainsi, le cinéaste connaît-il Anouska Mond (Michelle) et Ed Srkein (Ed) depuis plusieurs années (il les avait d'ailleurs dirigé dans le court-métrage Michelle, publié sur le net en 2008 et qui a, pour ainsi dire, servi de "pilote" à ce film). Le "héros" du métrage n'est toutefois pas un total inconnu puisque Riz Ahmed avait campé (avec déjà beaucoup de talent) l'un des terroristes ratés du doux-amer We Are Four Lions de Christopher Morris.

 

Éminemment bourré de qualités, ill Manors n'est pourtant pas dénué de défauts pour autant. Affichant une durée de près de deux heures, le long-métrage montre ainsi de sérieux signes de fatigue dans sa dernière demi-heure. Alors que la première partie pouvait s'appréhender comme une sorte de successions de petites scènes (comme autant de tranches de vies malmenées) dénonçant un état de fait révoltant, Ben Drew essaie ensuite de rassembler ses différents protagonistes au sein d'une intrigue commune. Si le cinéaste use vraisemblablement de ce procédé pour relancer l'intérêt de son film qui – du fait de sa longueur un brin excessive commençait sérieusement à épuiser son concept initial et à manquer de personnages, l'artifice apparait comme bien trop grossier pour convaincre. Trop écrite, trop fictionnalisée, cette dernière partie perd sensiblement en réalisme ; et ce même si, une fois encore, Ben Drew n'a visiblement jamais chercher à faire autre chose qu'un objet ouvertement cinématographique. Cette volonté de livrer une œuvre de cinéma mainstream se ressent aussi dans la rupture de ton qui s'opère alors. Car si le long-métrage se caractérisait jusqu'à présent par sa noirceur extrême (accentuant à l'envi les aspects les plus sombres de l'âme humaine), il prend alors des allures de conte de fées (certes déviant) en permettant à (quelqu'uns de) ses personnages une (très légère) lueur d'espoir ; du moins pour un temps. Si le chemin mélodramatique emprunté par ill Manors par moment ne colle pas toujours avec la nature résolument enragée et désabusée de son discours global, il amène tout de même une certaine forme candeur pas tout à fait déplaisant (on pourra évidemment regretter que la radicalité du début ne soit pas plus assumée). Surtout que le réalisateur a tout de même le bon goût de ne jamais tomber dans le piège éculé de l'idéalisation iconique ou de la caricature glamour gangsta. Ni totalement bons, ni foncièrement mauvais, les personnages sont ici mis face aux conséquences tragiques de leurs actes ; qu'ils en assument ou pas le prix. Fatalement imparfait et sans doute trop audacieux pour un premier film, ill Manors n'en reste pas moins une très bonne surprise qui témoigne de la vigueur toujours intacte du cinéma contestataire britannique et des multiples talents dont il recèle.

 

 

 

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