Vendredi 27 mars 2009
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Réalisé par James Whale, sorti le 17 mars 1932
Avec Colin
Clive, Boris Karloff, Mae Clarke, John Boles, Dwight Frye, Edward Van Sloan, Frederik Kerr, Marilyn
Harris ...
"Henry Frankenstein, un jeune savant, veut créer artificiellement la
vie. Il façonne un corps humain à partir de morceaux de cadavres. Mais au lieu de lui procurer un cerveau sain, son assistant, Fritz, lui fournit celui d'un
assassin..."
Suite au formidable succès du Dracula réalisé par Tod Browning
(adapté d'une pièce de Hamilton Deane et John L. Balderston, elle-même inspirée du classique de Bram Stoker), les studios Universal ne tardèrent pas à mettre en scène un autre
monstre mythique de la littérature. C'est ainsi que le producteur Carl Laemmle Jr. décida , dans la foulée, de proposer une version cinématographique du célèbre roman fantastique de Mary
Wollstonecraft Shelley, Frankenstein (ou le Prométhée moderne), paru plus d'un siècle auparavant (en 1818 pour être précis). Comme cela avait déjà été le cas pour
Dracula, c'est toutefois moins l'œuvre phare de Mary Shelley qu'une pièce s'en inspirant (en
l'occurence celle écrite par Peggy Webling, toujours adaptée par John L. Balderston, et avec un certain Hamilton Deane pour incarner la créature) qui servit de support à cette première
version parlante de Frankenstein (plusieurs longs-métrages avaient effectivement déjà vu le jour depuis le court film muet – d'à peine 13 minutes
– de J. Searle Dawley sorti en 1910). Bela Lugosi, qui avait incarné le plus légendaire des vampires pour
Universal l'année précédente, aurait logiquement dû faire partie de ce nouveau long-métrage. Et d'ailleurs, Robert Florey – qui devait originellement mettre en scène le film – avait
justement pensé lui confier le rôle de Frankenstein, avant que les studios ne trouvent plus judicieux qu'il incarnât le monstre. Mais l'absence de dialogues ne plaisant guère au comédien, et
la séance de maquillage s'avérant de surcroît peu concluante, celui-ci se retira finalement du projet (il avouera par la suite regretter cette décision, acceptant même
d'endosser finalement le rôle dans l'improbable Frankenstein rencontre le Loup-garou de Roy William Neill une douzaine d'années plus
tard). Conformément aux pièces de théâtre adaptées du roman de Mary Shelley depuis près d'un siècle, l'histoire originale connut quelques changements. Ainsi, la créature devint muette,
Frankenstein changea de prénom (il ne s'appelle plus Victor, mais Henry) et un assistant, Fritz, lui fut même adjoint.
Contrairement à Bela Lugosi, l'iconoclaste Dwight Frye – qui campait déjà l'excentrique
Renfield dans le Dracula
produit par Universal – accepta quant à lui de se glisser dans la peau du difforme Fritz, cet assistant bossu du
savant fou ; tandis qu'Edward Van Sloan – le
Professeur Van Helsing du même film de Tod Browning – fut choisi pour interpréter le rôle du Docteur Waldman, auquel Fritz volera le cerveau du monstre. Tout à fait hargneux et
méprisable, Dwight Frye livre par ailleurs une prestation
une nouvelle fois épatante ; à l'instar du comédien Colin Clive avec son interprétation hallucinée et pleine de force du fameux Docteur Frankenstein. Outre le fait que le personnage se
prénomme à présent Henry, une autre différence d'appelation se fera ressentir étant donné que la créature est parfois désignée ici par le nom de son créateur (Frankenstein, donc),
alors qu'elle demeure tout à fait anonyme dans le roman original de Mary Shelley. Cette confusion aura la vie dure puisque, de nos jours, il n'est pas rare que la créature soit encore appelée
Frankenstein (ou Frankie pour les intimes ! ^__^). Quelque temps avant que les villageois enragés ne prennent d'assaut le moulin enflammé dans lequel s'est réfugié le monstre, un montage troublant mêlera justement
des plans de la créature et de son créateur ; comme si le réalisateur avait cherché à souligner le fait que, tels le Yin et le Yang, les deux personnages ne représentaient en fait
que les différentes facettes d'un même être (une dualité qui n'est d'ailleurs pas sans évoquer le fameux roman de Robert Louis Stevenson, L'Étrange cas du Dr Jekyll et de Mr
Hyde). Bien sûr, l'incroyable popularité dont jouit encore le film réside essentiellement en la prestation magnétique et effrayante de l'imposant Boris Karloff qui marqua à jamais le personnage de son empreinte. Son nom ne sera néanmoins pas mentionné au générique d'introduction afin de maintenir le
suspense ; mais figurera bien entendu sur celui qui clôt le film (« il n'est pas inutile de répéter les noms d'un bon casting » nous expliquera-t-on alors).
Indéniablement, sans l'éviction de Robert Forley au profit de James Whale, ce
Frankenstein n'aurait pas eu la même allure.
« It's alive... It's aliiiive ! »
C'est en effet le cinéaste britannique qui imposa Colin Clive (malgré les
réticences d'Universal, et avec la réussite que l'on sait); et c'est également lui qui dénicha justement l'imparable Boris Karloff... à la cantine des studios ! Cette association de
talents, auquel il convient d'ajouter le maquilleur Jack Pierce qui réalisa un travail admirable, fit tout le succès de l'entreprise. Pour façonner l'allure si particulière de Boris Karloff
dans le film, Jack Pierce sut parfaitement tirer partie des singulières caractéristiques physiques de l'acteur qui, de son côté, n'hésita pas à formuler quelques précieuses suggestions
(c'est lui qui insista pour que le maquilleur "alourdisse" son regard et qui eut l'idée de retirer le bridge qu'il avait du côté droit de la mâchoire ; Jack Pierce n'ayant plus alors qu'à
"obscurcir" la joue de ce dernier afin d'en amplifier l'étrange anfractuosité). On raconte aussi que c'est James Whale lui-même qui suggéra cet aspect carré et plat du haut de la tête.
Quoi qu'il en soit, le résultat est vraiment suprenant et reste, aujourd'hui encore, immédiatement identifiable (oserais-je jusqu'à affirmer qu'il s'agit du maquillage cinématographique
le plus célèbre au monde ?). En ce qui concerne les
autres acteurs, sans être franchement mémorables (à l'exception de la petite Marylin Harris, cette jeune fille innocente qui semble d'ailleurs la seule à ne pas se laisser impressionner
par l'apparence du monstre), ils s'avèrent globalement plutôt convaincants. On retiendra tout de même Mae Clark (elle-aussi proposée par James Whale)et John Boles qui
interprètent respectivement Elizabeth et Victor (?) Moritz, et dont l'allure m'a curieusement souvent fait penser à Carole Lombard et Clark Gable. Au niveau de l'esthétisme du long-métrage en lui-même, il est évident que le cinéma
expressionniste allemand a eu une influence considérable sur le film de James Whale.
Car si l'atmosphère gothique du Nosferatu de Friedrich Wilhelm Murnau avait déjà fortement impregné le Dracula de Tod Browning, on
retrouve dans la mise en scène de ce Frankenstein des éléments typiques du genre et qui évoquent par bien des aspects Le Golem de Paul Wegener et Carl Boese (où un homme cherche également à récréer la vie de toutes
pièces), Le cabinet du Docteur Caligari de
Robert Wiene (le docteur Caligari et sa "marionnette" Cesare évoquent d'ailleurs beaucoup le Docteur Frankenstein et sa créature) ou encore le mémorable Metropolis de Fritz
Lang (une impression renforcée par la suite, La Fiancée de Frankenstein, et les allures d'androïde du pendant féminin de la créature). Robert Froley, dont les grandes lignes
du scénario furent tout de même conservées (l'idée du moulin vient de lui), étant un grand amateur de ce cinéma, cette impression n'est donc pas très surprenante ; d'autant que Carl
Laemmle Jr., d'origine allemande, n'ignorait pas la richesse de ce cinéma comme le laissait déjà supposer le Dracula de Tod Browning. De fait, les décors
riches en fausses perspectives et proportions tronquées, la photographie particulière d'Arthur Edeson (avec des jeux d'ombre et de lumière franchement captivants), les prises de vue
vertigineuses (comme lorsque le père de la petite Maria traverse le village sous les yeux ébahis de ses habitants) ou encore le jeu appuyé des acteurs (qui prennent parfois des
accents insistés particulièrement surprenants)confèrent au film de James Whale une impression délectable d'irréalité. Ce que viendra renforcer l'amusante séquence du pré-générique où
Carl Laemmle Jr. lui-même met en garde les spectateurs contre le caractère particulièrement effrayant du long-métrage. Séquence amusante en effet aujourd'hui car, en comparaison des standards
actuels, il faut bien avouer que ce Frankenstein ne fait plus véritablement "peur".
Quelques grammes de tendresse dans un monde de brutes...
Et pourtant, sa puissance évocatrice est restée intacte. Le film proposant une mise en garde contres les dérives de la science et l'ambition créatrice démesurée de l'homme toujours aussi
convaincante. "Où se situe véritablement la monstruosité ?" semble nous assener d'emblée le film. En la créature qui aspire seulement à comprendre le monde qui l'entoure et mener une
existence normale ; ou en la personne de cet homme aux prétentions divines qui feint d'ignorer les conséquences que sa folie créatrice risque d'engendrer (n'hésitant pas à défier,
dès le prologue, la mort elle-même en jetant de la boue au visage d'une statue – représentant la Faucheuse – tout en déterrant un cadavre fraîchement enterré) ? N'est-elle pas moins
physique (à l'instar de cet être à l'aspect repoussant) que spirituelle (le monstre créé n'étant que la conséquence d'une aberration scientifique finalement) ? Peut-on tout
se permettre au nom de la toute puissante science, au détriment de toute déontologie ou de toute conscience ? En parallèle, le film nous livre un manifeste sur la tolérance et dénonce la
xénophobie (littéralement, la peur de ce qui nous est étranger). Et ceci parce que James Whale a le talent de rendre crédible, et presque authentique, le monstre invraisemblable
incarné par un Boris Karloff particulièrement touchant. La créature surprend en effet par son innocence presque infantile, comme durant la passage où elle cherche à toucher la lumière avec
ses mains ou dans cette fameuse scène avec la petite fille au bord de l'eau. Ne maîtrisant pas ses actes et encore moins l'environnement qui l'entoure, cette créature inspire autant d'effroi
que de fascination ; à l'image de son créateur mégalomane.
Deux scènes fondamentales du film avaient d'ailleurs été censurées après la promulgation du contestable Code Hays. La
première correspond à une simple ligne de texte où Henry Frankenstein s'exclame justement « Maintenant je sais ce que c'est que d'être Dieu ! » au moment où sa créature
commence à bouger. La seconde est en fait une coupure franche dans la séquence avec le petite Maria ; la fin ayant été tout simplement supprimée. Il est vrai que pour l'époque, une telle
noirceur avait de quoi choquer les âmes sensibles (Boris Karloff avait d'ailleurs longtemps craint que ce passage ne réduise à néant ses efforts pour humaniser la créature). Et
d'ailleurs, même de nos jours, peu de films se permettent de briser un tel tabou. Malgré son issue tragique, cette scène ne manquait pourtant pas d'intérêt en insistant davantage sur la
destinée funèbre de ce monstre qui, bien malgré lui, semble inexorablement attirer (s'attirer ?) le mal. Heureusement pour nous, depuis les années 1980, Frankenstein est
proposé dans une version intégrale et non-censurée. Notons
aussi que, le film dépassant à peine une heure, le script du Frankenstein de James Whale diffère en plusieurs points du roman de Mary Shelley. Outre les changements effectués, des pans
entiers de l'histoire ont été enlevés ; notamment sur la fin de l'histoire (la version de Kenneth Branagh sortie des décennies plus tard, bien que perfectible, s'avèrera ainsi
nettement plus fidèle au support original).
Le monstre n'est pas toujours celui qu'on croit...
De fait, la créature a une personnalité tout à fait différente. Elle
apparait comme mentalement bien plus limitée (qui plus est, elle est donc muette) et sa quête de compréhension du monde, ainsi que son aspiration à mener une vie normale, ont été
quelque peu délaissés. Surtout, sa monstruosité n'est plus la conséquence de circonstances éprouvantes, mais semble ancrée dans le cerveau criminel qui lui a été implanté. En cela, La
Fiancée de Frankenstein, qui prolongera parfaitement le film tout en développant ces aspects fondamentaux de l'œuvre de Mary Shelley, lui sera bien supérieur. Jusque dans sa conclusion,
d'une logique implacable. Celle de ce Frankenstein
propose a contrario un épilogue (rajouté par le studio au dernier moment après la scène où la foule transporte le corps) assez perturbant et qui atténue regrettablement le
cynisme de la fin originellement prévue par James Whale. Malgré ces quelques imperfections (que corrigera donc nettement La Fiancée de Frankenstein), cette première
mouture est déjà une bouleversante réussite qui n'accuse vraiment pas ses près de 80 ans. Le noir et blanc sied tout à fait à l'univers du film et la mise en images de James Whale, bien qu'un
peu trop théâtrale par moment (le montage est plus néanmoins plus énergique que dans le film de Tod Browning), est tout à fait convaincante comme on l'a vu auparavant. Tout en
sobriété, le réalisateur distille une épouvante bien dosée ; comme lors de cette séquence où l'on découvre le monstre en gros plan dans un silence total. Les bruitages du film auront
néanmoins une importance particulière dans le film et se révèleront singulièrement saissant (bien que la musique soit là-encore très discrète). Et ce dès les premières images où de
la terre recouvre bruyamment une tombe, puis bien entendu durant la naissance du monstre (avec tous ces étranges appareils électriques).
Enfin (ou plutôt surtout devrais-je dire), il y a ce génie de Jack Pierce qui, avant de faire des prouesses sur La Momie de Karl Freund (toujours avec Boris Karloff)
et Une soirée étrange du même James Whale, entre dans la légende grâce à son formidable maquillage sur Boris Karloff (associé au charisme naturel de l'acteur); confèrant à la
créature une apparence particulièrement hypnotique et tout de suite identifiable. Au final, il me semble évident de dire que le Frankenstein de James Whale n'a en rien volé sa légende ; son pouvoir de fascination restant
parfaitement intact malgré le poids des années. Parfaitement intemporel (on ne sait d'ailleurs jamais vraiment à quelle époque et à quel endroit on se trouve), le film en aura inspiré bien des autres (les
laboratoires de savant fou ne seront d'ailleurs plus jamais les mêmes ; à moins que cela ne soit le contraire... ^__^). Quant à Boris Karloff, il demeurera à tout jamais la plus fameuse incarnation du monstre imaginé par Mary Shelley
(Frankenstein Junior de Mel Brooks ou The Monster Squad de Fred Dekker en étant seulement
quelques exemples d'hommages notables parmi tant d'autres). Le film de James Whale est donc une œuvre unique et sublime ; certes imparfaite, mais essentielle. Film fondateur du cinéma
d'horreur, Frankenstein s'apprécie d'autant plus lorsqu'on lui accole son indispensable suite, La Fiancée de Frankenstein sortie quelques années plus tard. Qui n'est en fait
rien de moins qu'une prolongation logique et nécessaire pour appréhender pleinement l'importance du travail de James Whale ; un artiste au sens le plus pur du terme qui donna ses premiers
gallons de noblesse à un genre bien souvent tombé en décrépitude : le cinéma fantastique (peut-être le plus passionnant de tous). Rien que pour ça, merci monsieur
Whale.
Par Shin
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Publié dans : Longs-métrages
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