Mardi 5 février 2013 2 05 /02 /Fév /2013 00:00
La Marque du Vampire Réalisé par Tod Browning, sorti le 11 octobre 1935
Titre original : Mark of the Vampire

Avec Lionel Barrymore, Elizabeth Allan, Bela Lugosi, Lionel Atwill , Jean Hersholt, Henry Wadsworth, Donald Meek, Leila Bennett, Carroll Borland, Holmes Herbert ...

"Sir Karel Borotyn (Holmes Herbert) a été assassiné. Deux minuscules morsures, à la base de son cou, indiquent à quelle mort horrible il a succombé. L'inspecteur Neumann (Lionel Atwill), secondé par le professeur Zelen (Lionel Barrymore), un spécialiste de l'occultisme, mène l'enquête. L'heure n'est pas aux fines déductions: en effet, Irena (Elizabteh Allan), la fille de sir Karel, et son fiancé, Fédor (Henry Wadsworth), sont à leur tour victimes d'un buveur de sang. La présence dans les environs de l'énigmatique comte Mora (Bela Lugosi) et de sa fille, la blafarde Luna (Carol Borland), fournirait-elle une première indication ? La légende prétend en effet que jadis le comte assassina sa fille puis se suicida et que depuis, les deux âmes en peine hantent la contrée en se repaissant du sang de leurs victimes..."




Mon avis (excellent)




Quand La Marque du Vampire sort en 1935, Tod Browning n'est déjà plus que l'ombre de lui-même. Attention ! Loin de moi l'idée d'affirmer que ses derniers longs-métrages soient mauvais, bien au contraire. Seulement, après avoir connu la gloire jusqu'en 1931 année de sortie de son dernier succès, Dracula – l'échec cinglant de son Freaks, la monstrueuse parade l'année suivante (dont la mise en scène de personnes dotées de malformations physiques révulsa alors littéralement le public et la critique) conduira rapidement ce précurseur du cinéma gothique à une regrettable retraite anticipée. Il ne tournera d'ailleurs plus que deux longs-métrages passée 1935, Les Poupées du diable en 1936 et Miracles à vendre en 1939. Cruelle ironie du sort, le film que l'on a souvent tendance à considérer comme son chef-d'œuvre absolu sera donc également celui qui va définitivement sceller sa perte (d'autant que Freaks ne fera l'objet que d'une reconnaissance cinéphilique tardive, et bien antérieure à la mort du cinéaste). Pourtant, lorsque l'on constate la maîtrise intacte avec laquelle Tod Browning a soigné ses derniers films, on  ne peut que déplorer le fait qu'il n'ait pu poursuivre plus longtemps sa carrière dans le septième art. Remake d'un de ses plus gros succès commerciaux à présent considéré comme définitivement perdu Londres après minuit, sorti en 1927, et dont il n'existe à présent  que quelques photos de tournage vaguement assemblées de manière à former une sorte de moyen-métrage, La Marque du Vampire est film qui dénote également de par sa rareté. Quasiment introuvable en DVD et rarement diffusé à la télévision (on remercie tout de même France 3 d'avoir eu l'intelligence de réparer cette injustice dans le cadre de son Cinéma de Minuit), il n'en demeure pas moins un spectacle fortement réjouissant. À l'époque de la première version mettant en scène le merveilleux Lon Chaney qui tourna pas moins de dix films avec le réalisateur avant sa mort prématurée à l'âge de 47 ans à l'orée des années 1930, Tod Browning avait d'abord prévu de réaliser l'adaptation cinématographique du roman Dracula (Lon Chaney devant alors à la fois interpréter le fameux vampire et son ennemi juré Van Helsing). Mais, MGM n'ayant pu obtenir les droits (finalement acquis par Universal), il jeta alors son dévolu sur cette histoire de vampires peu commune. Difficile de dire aujourd'hui quel en fut véritablement le résultat, mais les quelques photos de tournages disponibles laissent clairement entrevoir un film très différent du Dracula qu'il réalisa par la suite Lon Chaney campant alors un personnage difforme et repoussant, au sourire serti de longues dents pointues (à des lieux du vampire élégant et envoûtant incarné par Bela Lugosi quelques années plus tard)

A contrario, ce remake tendrait plutôt à jouer sur les codes esthétiques apportés par l'adaptation cinématographique du roman de Bram Stoker que Tod Browning a lui-même réalisé et on ne sera donc pas surpris d'y trouver un grand nombre de ressemblances assumées. Le château du comte Mora est ainsi en tous points identiques à celui de Dracula : même escalier gothique immense, et même ambiance sinistre où les énormes toiles d'araignées côtoient les créatures les plus emblématiques que les rats, les bestioles rampantes et les indispensables chauves-souris (mélange de véritables spécimens et de marionnettes suspendues à un fil). Évidemment, les inévitables nappes de brume épaisse sont toujours présentes également ; le film baignant dans une atmosphère fantastique totalement typique du cinéma d'épouvante d'alors. À l'instar de son
Dracula, on est vraiment impressionné par la force des scènes se déroulant dans le château ; où le silence de mort qui y règne concourt à rendre plus tangible encore cet étrange climat d'angoisse. En outre, et comme un clin d'œil supplémentaire évident à son autre long-métrage, la présence de Bela Lugosi sous les traits blafards du comte vampire ne peut que renforcer le plaisir des amateurs du genre. Celui qui avait dû prendre la place de Lon Chaney dans l'adaptation cinématographique du roman de Bram Stoker se voit donc ici endosser le rôle incarné par ce dernier dans le précédent Londres après minuit. Pour cette dernière collaboration avec Tod Browning, l'acteur originaire de Transylvanie  pouvait-on rêver meilleure prédestinée ? reste très proche de sa légendaire interprétation emphatique et maniérée du compte vampire (s'amusant même à jouer avec ce rôle qui l'a rendu célèbre dans une ultime réplique finale).

Certains pourront légitimement reprocher à l'acteur sa manque de retenue (celui-ci ayant plutôt tendance à en rajouter un peu), mais sa prestation n'en demeure pas moins savoureuse et crée un contraste très intéressant avec le reste du casting.
Ainsi, sa fille est interprétée par une Carroll Borland à la stature inversement figée ; une impression d'autant plus renforcée par le lourd maquillage qui orne son visage (lui conférant par moment une allure de poupée de cire). Malgré ce caractère pour le moins statique du personnage de Luna, l'actrice parvient pourtant à y insuffler une certaine aura et à rendre son personnage particulièrement envoûtant. Avec sa grande robe blanche et sa peau cireuse, celui-ci n'est d'ailleurs pas sans évoquer les créatures qui vampirisèrent le jeune Renfield dans le fameux Dracula (lorsque l'on connait les deux films, l'étrange proximité physique des maîtresses de Dracula et de la fille du comte Mora crée alors une très étrange ambiguïté). À leurs côtés, Lionel Barrymore est assurément celui dont la prestation impressionne le plus. Pour ce comédien expérimenté et oscarisé  à l'occasion du film de Clarence Brown, Âmes libres en 1931 ayant débuté au cinéma en même temps que D. W. Griffith (le réalisateur du fameux Naissance d'une nation), ceci n'a rien d'étonnant. Ayant déjà eu l'occasion de mettre son charisme de réalisateurs renommés comme Ernst Lubitsch (L'Homme que j'ai tué), George Cukor (Le Roman de Marguerite Gautier) ou encore Victor Fleming (L'Île au trésor), Lionel Barrymore campe ici pour Tod Browning (avec lequel il avait déjà eu l'occasion de tourné en 1927 pour La Morsure) un professeur Zelin tout à fait délicieux. Parmi les autres têtes connues des cinéphiles, on peut également citer Lionel Atwill (rôle-titre du légendaire Docteur X de Michael Curtiz avec lequel il tourna aussi Masques de cire), Jean Hersholt (à l'affiche du film d'Erich Von Stroheim, Les Rapaces, et aux côtés de Lionel Barrymore dans Les Invités de huit heures de George Cukor), ou encore Holmes Herbert (qui a déjà eu l'occasion de travailler avec Rouben Mamoulian pour Docteur Jekyll et Mr. Hyde, James Whale pour L'Homme invisible, mais aussi Tod Browning et Bela Lugosi pour The Thirteenth Chair). Enfin, il convient de souligner la jolie performance de la charmante Elizabeth Allan (qui a déjà eu l'occasion de donner la réplique à Lionel Barrymore dans le David Copperfield de George Cukor) dont l'interprétation d'Irena Borotyn est particulièrement exquise.

La Marque du Vampire
Bela Lugosi et Carroll Borland : Vampires de tradition, de père en fille.

Mais ce qui surtout très intéressant dans ce long-métrage, c'est la manière dont le réalisateur parvient une nouvelle fois à se jouer des apparences. Véritable révélateur, la dernière scène (dont le contenu ne fut d'ailleurs véritablement dévoilé aux acteurs qu'à l'approche de la fin du tournage) donne en effet une épaisseur inattendue au long-métrage ; Tod Browning obligeant alors le spectateur à une relecture du film et des évènements qui viennent juste de se dérouler sous ses yeux. Plus que jamais, les apparences peuvent être trompeuses et il est à parier que bon nombre d'amateurs du genre n'apprécieront pas la farce que leur a réservé le cinéaste (Bela Lugosi lui-même aurait d'ailleurs affirmer trouvé la conclusion du film absolument stupide). Ce surprenant retournement de situation est pourtant l'élément qui donne tout son sel au long-métrage de Tod Browning (tant bien même il donne aussi l'impression d'assister à la conclusion d'un épisode de la série animée Scooby-Doo...). Thématiquement riche et scénaristiquement inspirée, La Marque du Vampire est également une singulière réussite visuelle. La mise en scène majestueuse de Tod Browning parvient ainsi remarquablement à nous plonger dans une ambiance de mystères. Le rythme lent, les pénétrantes profondeurs de champs, tout comme les sidérants effets d'ombre et de lumière (remarquablement souligné par une photographie "clair-oscur" de James Wong Howe qui n'est pas sans rappeler les grandes heures de l'expressionnisme allemand), confère au film tous les atouts nécessaires pour que l'angoisse s'installe même si on est forcément moins impressionné aujourd'hui et que l'illusion prenne vie. Du fait de son grand âge, il va tout de même sans dire que certains effets-spéciaux de La Marque du Vampire ont pris un méchant coup de vieux (les animaux factices qui apparaissent à l'écran, et particulièrement les grosses chauves-souris qui survolent régulièrement les personnages, peinent à convaincre). Néanmoins, on pardonnera très vite ce défaut à un film ayant réussi à traverser les décennies avec autant de force et de vivacité (la vision du film restant encore aujourd'hui très plaisante).

Surtout que la manière dont la question vampirique est ici abordée par Tod Browning pourrait à elle-seule presque justifier ce relatif à-peu-près esthétique. Un à-peu-près effectivement très relatif car, bien qu'ils soient particulièrement anciens, certains trucages  visuels forcent aujourd'hui encore fortement le respect. À ce titre, on retiendra ainsi surtout la formidable apparition fantomatique de Luna volant et atterrissant telle une chauve-souris. Un moment de bravoure incroyable qui reste peut-être l'une des plus belles représentations filmées de l'ambition esthétique de Tod Browning.  Et finalement, ce sont surtout les quelques concessions auxquelles il dut consentir auprès de la frileuse MGM dans l'élaboration de son scénario qui déçoivent le plus. À l'origine, le long-métrage devait d'ailleurs s'étaler sur près de vingt minutes supplémentaires. Il était notamment prévu de développer la relation (prétendument incestueuse) entre le comte Mora et sa fille Luna qui devait se conclure par le suicide final du père auprès qu'il ait lui-même assassiné sa fille. Après le scandale justement soulevé par un précédent film de Tod Browning 
il s'agit évidemment de Freaks, la monstrueuse parade et compte tenu de l'extrême violence thématique d'un tel sujet pour l'époque, le cinéaste dut donc se résoudre à abandonner toute cette sous-intrigue (dont la marque sur la tempe de Bela Lugosi censée représenter l'emplacement de l'arme – est à présent le seul vestige). Mais si l'audacieux projet initial de Tod Browning a ainsi été remplacée par un résultat nettement plus consensuel, il ne faudrait pas pour autant en conclure que son long-métrage soit inintéressant. Bien au contraire. Car s'il n'atteint malheureusement pas le statut de chef-d'œuvre qui aurait pu être le sien si le cinéaste avait pu satisfaire tous ses désirs, La Marque du Vampire n'en demeure pas moins une franche réussite  complément idéal au mythique Dracula (et que je place même un cran au-dessus) dont le visionnage procure toujours un très grand plaisir et qui permet d'apprécier une fois encore le talent exceptionnel de Tod Browning. Enfin, sous réserve que vous parveniez à mettre la main dessus évidemment...

 
Films de Tod Browning chroniqués ici : Dracula ; La Marque du Vampire

Pour voir d'autres chroniques de films : cliquez-ici
Par Shin - Publié dans : Longs-métrages - Communauté : Vos critiques de cinéma
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

À propos du blog

LA SHINÉMATHÈQUE
  La Shinémathèque
« La connaissance s'accroît en la partageant.»

s :  CINEMA ACTUALITE MUSIQUE BLOG MANGA CINEMA / TV LA SHINEMATHEQUE
:
Bienvenue dans mon humble chez moi ! J'espère que le voyage nous plaira et vous donnera envie de revenir et, pourquoi pas de participer. Qu'il s'agisse de cinéma, de séries, de musique ou d'autres absurdités, je serai toujours ravi de lire vos avis ; qu'ils soient positifs... ou négatifs ! ;-)

La Pin-up du mois

  La Pin-Up du mois

 

             VOIR TOUTES LES PIN-UP   

Rechercher

Brèves de comptoir

Les Listes du Shinéphile

Dans le compteur

          Déjà

      visiteurs !

 

Actuellement, il y a 3 curieux sur ce blog...

Syndication • Flux RSS

  • Flux RSS des articles
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés