Jeudi 5 juillet 2012 4 05 /07 /Juil /2012 00:00
KidnappésRéalisé par Miguel Angel Vivas, sorti le 30 novembre 2011
Titre original : Secuestrados

Avec Fernando Cayo, Manuela Vellés, Ana Wagener, Guillermo Barrientos, Martijn Kuiper, Dritan Biba, Xoel Yáñez, Luis Iglesia ...

"Jaime (Fernando Cayo), Marta (Ana Wagener) et leur fille, Isabel (Manuela Vellés), se préparent à fêter leur emménagement dans leur nouvelle villa quand brutalement, trois hommes cagoulés font irruption... En une nuit, leur vie va basculer."


 



Mon avis
(très bon) :


 


 

 

Abandonnée de Nacho Cerda, Le Labyrinthe de Pan de Guillermo Del Toro, L'Orphelinat de Juan Antonio Bayona, Les Yeux de Julia de Guillem Morales ou encore le film phénomène [REC] du duo Jaume Balagueró et Paco Plaza.... On ne compte plus les succès, tant critiques que commerciaux,  qu'accumule le cinéma de genre espagnol depuis une dizaine d'années ; et il n'est donc pas surprenant que celui-ci s'exporte dernièrement avec une aussi remarquable régularité dans nos contrées. Et pendant ce temps-là, en France, notre bon vieux cinéma de genre hexagonal se coltine malheureusement toujours une aussi mauvaise réputation ; et ce, tant auprès des spectateurs que de la presse spécialisée (même si quelques voix discordantes au sein de la communauté cinéphile viennent ici ou là semer le trouble). Ce mépris franco-français quasi général envers notre propre cinéma de genre est d'autant plus surprenant que celui-ci continue pourtant – même encore aujourd'hui ! – à influencer assez significativement le cinéma mondial. En témoignent les nombreux frenchies que les grands pompes de Hollywood ont embauché pour tenter l'aventure américaine (avec plutôt moins que plus de réussite, j'en conviens), ou encore ce remarquable entretien publié sur le site de L'Ouvreuse où Miguel Angel Vivas lui-même (le réalisateur de Kidnappés, donc) nous apprend à quel point il considère des films d'horreur français aussi récents que À l'intérieur de Alexandre Bustillo et Julien Maury, Frontière(s) de Xavier Gens ou encore Martyrs de Pascal Laugier comme de véritables références du genre. Mais "nul n'est prophète en son pays" comme on dit. La violence frontale des films précisément cités se retrouve d'ailleurs complètement dans ce long-métrage où Manuel Angel Vivas nous expose le cas d'une famille littéralement séquestrée chez elle. D'ailleurs, le titre original, "Secuestrados", me semble quand même avoir nettement plus de sens que sa traduction française approximative : "Kidnappés" (ce qui n'est pas vraiment le cas ici).

 

S'inspirant d'une vague de faits divers bien réels où les agresseurs ne profitent plus de l'absence de leur victimes pour les dévaliser, mais les séquestrent au contraire lorsqu'elles sont encore chez elles pour leur soutirer un maximum d'argent ( "Je veux ton blouson, tes bottes, ta moto... et tes codes de cartes bancaires !"), Kidnappés s'inscrit dans la plus pure tradition du film de home invasion ; à l'instar d'autres productions récentes comme Mauvais piège de Luis Mandoki, Panic Room de David Fincher, Otage de Florent Emilio-Siri ou encore Tresspass de Joel Schumacher. Mais toutefois nettement plus cru et violent que ces prédécesseurs, ce long-métrage produit par Vaca Films (déjà à l'origine du formidable Cellule 211) se démarque surtout par l'angle choisi par le cinéaste ibérique. Après avoir réalisé plusieurs courts-métrages fantastiques et horrifiques, puis le polar noir Reflejos en 2002, Miguel Angel Vivas semble avoir parfaitement saisi par quels mécanismes la tension, l'angoisse et la peur s'installent chez le spectateur. Présenté de manière totalement chronologique et doté un montage minimaliste qui privilégie les longs plans-séquences (au nombre de douze, techniquement bluffants, réalisés sur douze jours de tournage), Kidnappés piège complètement le spectateur au sein de cet implacable cadre technique spatio-temporel. Comme pris en otage avec les protagonistes eux-mêmes, le spectateur ne reçoit lui aussi les informations qu'au compte-goutte.  La tension ne semble jamais se relâcher durant ces longs plans sans coupe qui laisse à peine le temps de respirer, renforçant ainsi efficacement le sentiment d'oppression ; comme si le spectateur suffoquait avec ces victimes dans cette atmosphère profondément anxiogène. Le réalisme obtenu n'en est que plus saisissant ; bien plus d'ailleurs que dans bon nombre de films de found fountage tel que Paranormal Activity ou The Devil Inside qui essaient si artificiellement d'obtenir une approche quasi-documentaire, mais ne parviennent au mieux qu'à n'être un exercice de style fastidieux et profondément vain . 

 

Kidnappés
Jusqu'ici, tout va bien. Jusqu'ici, tout va bien. Jusqu'ici, tout va bien...

 

Miguel Angel Rivas n'évite pourtant pas toujours de flirter avec les limites de cet exercice stylistique. Et le parti pris en rebutera d'ailleurs probablement quelques uns qui pourront alors assez compréhensiblement accuser le réalisateur de se réfugier dans l'esbroufe technico-visuelle pour donner plus de corps à un script parfaitement adapté pour un format court. Mais, c'est justement ce parti pris singulier qui lui permet de faire sortir son long-métrage du lot des habituelles bobines du genre. D'autant plus que le cinéaste fait souvent preuve d'une réelle virtuosité technique que n'aurait pas reniée un autre spécialiste du genre tel que Brian De Palma (autre technicien virtuose contesté et adepte lui-aussi des plans séquences). La mise en scène trouve d'ailleurs un second souffle remarquable dans un dernier acte sidérant où le cinéaste recourt au split-screen de façon particulièrement pertinente . En effet, si la première utilisation de cet "écran partagé" pouvait éventuellement paraître quelque peu superfétatoire, elle trouve ici une véritable justification en impliquant plus encore le spectateur, ici invité (et même contraint) à faire son propre montage en focalisant son attention sur telle ou telle partie de ce récit dédoublé de pure terreur domestique. Mais surtout, lorsque cet "écran partagé" fait se rejoindre les deux plans-séquences qui le composent, cela permet à Miguel Angel Rivas de donner plus d'efficacité aux "retrouvailles" (ici soulignées tant sur le fond que sur la forme) de cette famille divisée par l'horreur durant les longues minutes qui ont précédées, marquant alors l'issue d'un climax émotionnel particulièrement rude pour les nerfs. Il est également important de saluer le travail de la direction artistique du film qui, grâce à une judicieuse gestion des lumières naturelles pour éclairer l'image (donnant ainsi à ce foyer familial une atmosphère indûment chaleureuse et sécurisante) et à l'utilisation congrue de prises de son "en direct", a parfaitement su renforcer l'approche quasi-documentaire, au plus proche de la réalité, souhaitée par le réalisateur.

    

En ce qui concerne les personnages du film, si la caractérisation caricaturale du trio d'agresseurs n'est pas sans évoquer les traditionnels archétypes du genre (l'implacable leader froid et impassible, le déséquilibré psychopathe violent et incontrôlable, le jeune inexpérimenté manipulable et compatissant ; une composition récurrente qui rappelle, en autres, le trio d'agresseurs de Panic Room ou encore celui de Otage), l'interprétation viscérale des trois membres de la famille séquestrée suffit à ce que l'on compatisse complètement au calvaire qu'ils endurent durant la presque heure et demi que dure le métrage. Tourné en seulement douze jours, les douze plans-séquences qui composent Kidnappés ont nécessité l'implication émotionnelle la plus totale de la part des acteurs. Le réalisateur raconte même que le tournage était si intense que, entres chaque prise, les acteurs devaient « se calmer et arrêter de pleurer » pendant au moins quinze minutes pour pouvoir se remettre du plan précédemment filmé. Offrant des performances habitées, à la limite de l'emphase théâtralisée, les acteurs semblent ainsi toujours pousser au plus leurs prestations respectives, jusqu'à la limite de la rupture. On le constate surtout avec la jeune et plutôt ravissante (du moins, lorsque commence le film) Manuela Vellés qui, lors d'un seul plan-séquence particulièrement éprouvant où elle va subir les pires outrages, fait preuve d'une intensité de jeu sidérante ! Il est en effet assez ahurissant de voir comment, en une seule prise, sans aucune coupe, avec une caméra qui (à l'instar de son agresseur) ne la lâche pas un instant, l'actrice parvient à traverser une palette d'émotions aussi extrêmes. Mais si ce découpage minimaliste permet à Kidnappés de rendre ses victimes plus crédibles, le réalisateur n'évite malheureusement les quelques agaçantes aberrations habituelles des productions cinématographique du genre ; les victimes agissent trop souvent en dépit de toute logique (même si cela reste plausible dans le contexte), comme si leurs actions n'étaient motivées que pour atteindre la finalité voulue par le scénario.

 

Kidnappés
...Mais l'important c’est pas la chute, c’est l’atterrissage.

 

Mais, au-delà des facilités d'un film qui suit une trame scénaristique somme toute assez classique (avec l'inévitable invité inattendu ou  le flic suspicieux qui viennent jouer les trouble-fêtes), c'est surtout l'extrême violence très premier degré de Kidnappés et son approche complètement immoral qui pourront déranger. Loin des horreurs graphiques et gratuites des torture porn récents tels que Hostel ou les séquelles de Saw,  le film de Miguel Angel Vivas contient tout de même quelques effets visuels gores bien senties ; on ne peut d'ailleurs que saluer l'incroyable travail de l'équipe en charge des maquillages et autres effets visuels (remarquablement intégrés dans un film qui de, par sa nature "non monté", ne laisse aucune place à l'erreur). Mais c'est surtout dans son traitement frontal de la violence et de ses effets que Kidnappés pourra rebuter bon nombre de spectateurs. De son  énigmatique scène d'ouverture terriblement anxiogène et traumatisante (indiquant au passage que les agresseurs n'en sont visiblement pas leur premier méfait) jusqu'à son final tétanisant et extrêmiste, le long-métrage semble avoir été conçu comme un immense coup de pied en pleine gueule qui laisse assez peu de place à l'espoir. Pessimiste jusqu'au paroxysme et d'une violence que certains pourront juger gratuite (mais qui marque surtout la volonté du réalisateur de ne pas jouer la carte hypocrite du politiquement correct), Miguel Angel Vivas n'offre pas plus d'échappatoire à ses personnages qu'aux spectateurs. Sans concession, parfois même amoral (cette peur patente de l'étranger n'aurait du reste pas dépareillé au sein du cinéma sauvage et brutal des seventies), Kidnappés s'inscrit dans le sillon des films de pure terreur "réelle et réaliste" tels que The Strangers ou Funny Games et n'hésite lui non plus à aller jusqu'au bout de son cauchemar. Le long-métrage se conclue d'ailleurs de façon complètement hystérique dans un immense bain de sang finale d'une sauvagerie inouïe qui laissera assurément K.O. une grande partie du public.

 

 On pourra néanmoins regretter le caractère grand-guignol et un peu too much de ce final qui, bien que redoutablement efficace sur la forme, ne satisfait pas vraiment et apparaît même comme un peu gratuit après l'escalade de violence qui a précédée (on peine à comprendre où le réalisateur veut en venir, même si sa volonté nihiliste reste palpable). Toutefois, si l'on ressort de la séance avec un sentiment un peu mitigé par cette conclusion foutraque ambivalente, ce petit bémol final n'empêchera nullement cette intense angoisse s'emparer de nous au moment de rentrer dans notre si doux home sweet home.  Car, en dépit de ses quelques maladresses, Kidnappés reste un film redoutable et puissamment traumatisant qui pourrait allégrèment faire passer un film comme Orange Mécanique pour une comédie familiale et La Dernière maison sur la gauche pour un remake de La Petite maison dans la prairie. Totalement éprouvant et anxiogène, le long-métrage de Miguel Angel Rivas est de ces films dont la violence immédiate des images choque inexorablement, mais bien moins encore que l'immense malaise qu'il insinue en vous longtemps après la séance. Doté d'une mise en scène époustouflante et servi par une interprétation saisissante, le fatalisme jusqu'au-boutiste de Kidnappés dresse un portrait acide et sans concession de l'humanité qui, au sein d'une production cinématographique actuelle par trop souvent  frileuse, ne peut que réjouir le cinéphile amateur du genre. Marquant, dérangeant, oppressant, brillant. Le film de Miguel Angel Vivas est tout ça à la fois. Il est également imparfait, comme l'être humain qu'il décrit. Mais une chose est certaine, dans les années à venir, l'ibérique va assurément être l'un des grands cinéastes à suivre car son talent est indéniable.

 


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Par Shin - Publié dans : Longs-métrages - Communauté : Cinéma
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