"Los Angeles, 1928. Un matin, Christine Collins (Angelina Jolie) dit au
revoir à son fils Walter et part au travail. Quand elle rentre à la maison, celui-ci a disparu. Une recherche effrénée s'ensuit et, quelques mois plus tard, un garçon de neuf ans affirmant
être Walter lui est restitué. Christine le ramène chez elle mais au fond d'elle, elle sait qu'il n'est pas son fils..."
J'avais déjà longuement insisté, dans mon billet consacré à Mystic
River, sur le profond respect que j'ai pour le
travail de Clint Eastwood ; et ce aussi bien pour l'acteur légendaire que pour le réalisateur d'exception qu'il représente. De fait, je vais donc vous épargner les détails biographiques
habituels et surtout insister sur mon ressenti concernant ce film ; même si son prochain long-métrage prévu pour l'année prochaine fait d'ores et déjà partie de mes grandes attentes
de 2009. En effet, et outre le fait qu'il en
assure la mise en scène, Gran Torino marquera surtout le retour de l'artiste devant la caméra (chose que j'attendais avec une impatience non-dissumulée depuis 2004 et son
Million Dollar Baby). En attendant, la sortie d'un Clint Eastwood (c'est à ça qu'on reconnait l'aura formidable de l'artiste : on ne dit plus "un film de Clint
Eastwood", mais "un Clint Eastwood") demeure toujours un évènement en soi, et je dois dire que cette évocation au cordeau de l'incroyable destin de Christine
Collins n'échappe absolument pas à la règle car, bien avant de faire sensation à Cannes (même si la Palme d'Or lui échappa au profit d'Entre les murs, allez comprendre
ça...), L'Échange avait effectivement déjà réussi à susciter mon intérêt. D'une part, parce qu'il s'agit d'un Clint Eastwood donc. D'autre part, car j'étais très curieux de
découvrir Angelina Jolie dans un registre plus dramatique, un registre très différent des rôles de baroudeuses musclées auxquels elle nous a habitué (je précise ne pas avoir vu Un cœur
invaincu de Michael Winterbottom et avoir adoré Wanted ! ^__^). Et si on se demande toujours si Clint Eastwood réalisera un jour un "vrai" mauvais film (même si on s'en passe fort bien cela
dit), voilà que son Changeling (le titre original) ne déroge pas à la règle en étant, une fois de plus, une immense réussite.
Le titre original, pas si évident que cela à traduire en français, semble
justement tout à fait approprié pour qualifier l'incroyable (mais authentique) histoire qui nous est narrée. Faisant réfèrence à une légende du folklore européen, le
"changeling" désigne en effet le leurre laissé par les fées à la place du nouveau-né humain qu'elles enlèvent à ses parents. Lorsque Christine Collins découvra avec horreur que
son enfant avait disparu pendant qu'elle s'acharnait au boulot, elle eut le sentiment de vivre un véritable cauchemar ; sa légitime détermination maternelle se trouvant de surcroît
banalisée par l'attitude étonnemment décontractée de la police de Los Angeles (ayant visiblement plus important à faire que de s'occuper de cette mère un brin alarmiste). Et lorsque
qu'on lui rendit enfin l'enfant perdu, c'est précisemment dans le plus absurde des contes de fées macabres qu'elle tomba, étant donné qu'il ne s'agissait visiblement pas de son enfant ;
sa tout aussi légitime conviction maternelle se trouvant alors ridiculisée par l'attitude étrangement arrogante de cette même police de Los Angeles (n'aimant visiblement pas
qu'une simple "femme" ose les contrarier, et encore moins publiquement). Pouvant à juste titre se considérer comme un complément historique à Mystic River, qui mettait en évidence la façon dont un odieux viol pédophile contaminait une communauté une vingtaine d'années plus tard, L'Échange nous
montre comment un autre incident isolé – la disparition mystérieuse d'un enfant – va mettre au jour la corruption qui ronge toute une ville ; en l'occurence Los Angeles
pendant la Grande Dépression.
« Il y a vraiment quelque chose qui cloche avec ce gamin... »
Car au-delà du drame humain, celui d'une mère
ayant perdu un enfant, c'est effectivement pour son sous-texte d'une richesse remarquable que L'Échange interpelle. Ou comment, de la disparition d'un enfant à l'internement
forcée d'une mère (et jusqu'à la révélation d'une affaire plus terrible encore), l'histoire va progressivement prendre une tournure plus dense en mettant à nu la
corruption qui affecte tous les représentants de l'autorité de Los Angeles (qu'ils siègent à la mairie, dans les commissariats de police ou dans les centres
psychiatriques). Malgré son aberrante vérité et son importance historique manifeste (notamment aux vues des répercussions spectaculaires que cela
eut sur les sphères dirigeantes de la ville et même sur tout le système législatif de l'État), "l'affaire Collins" ne fit pourtant l'objet d'aucun roman ou d'aucune
enquête sérieuse jusqu'à aujourd'hui. C'est d'ailleurs par le plus grand des hasards que le scénariste du film, J. Michael Straczynski, tomba sur ce matériau d'une richesse unique grâce
à un de ses amis travaillant au Los Angeles Times ; le fameux journal se débarrassant alors de toutes ses archives papier afin de les
informatiser. Et lorsque l'on observe le film de Clint Eastwood, on comprend tout
à fait la stupeur qui a forcément due s'emparer de celui-ci en découvrant l'à peine croyable histoire vraie de Christine Collins. Assez rapidement, on se doute d'ailleurs bien que quelque chose ne tourne pas rond ; non pas dans la tête de Miss Collins comme la police
aimerait le faire croire, mais bien autour de cette affaire un peu trop prestement réglée.
Malgré le sourire de façade que Christine affiche pour la presse, il semble
effectivement assez évident que cet enfant soi-disant retrouvé par la police n'est pas le sien. Il fait huit centimètres de moins que Walter (son véritable fils), semble être atteint
d'une amnésie partielle bien pratique (se rappelant a contrario un peu trop bien de certains détails précis) et même ses antécédants médicaux semblent avoir changés (comme
le confirmera l'un de ses médecins personnels) ! Devant cette évidente méprise, la police continuera pourtant à nier les faits et à ridiculer cette mère désemparée
; et surtout désespérée par le fait qu'on ait cessé de rechercher son Miss Collins nous touche forcément et on se sent tout aussi démuni qu'elle face à autant d'injustice
et d'arguments insensés (comme lorsqu'on lui explique avec une mauvaise foi absolue que la "perte" de taille –
seulement huit centimètres ! – de son fils s'expliquerait par un tassement de vertèbres dû au grand
stress qu'il vient de subir...). La façon dont est traitée Christine Collins est absolument révoltante et on dit long sur la
manière dont les femmes étaient considérées à l'époque ; et d'autant plus lorsqu'il s'agit d'une mère célibataire. En effet, cette histoire aurait-elle pu véritablement arriver à un
couple marié ? J'en doute énormément. Femme libérée avant l'heure et d'une indépendance quasi insolente (parvenant à concilier sa réussite professionnelle et avec
l'éducation de son enfant), Miss Collins semble faire grincer les dents de cette société phallocrate. Pire, elle apparaît même comme une menace (tant au sens propre que
figuré) pour ces "mâles" soucieux de demeurer le sexe "fort".
Christine Collins, jamais sans son fils...
Aux yeux de ses voisins, cette mère célibataire est forcément douteuse et
personne ne s'étonne qu'elle soit montrée comme une mère indigne voulant "abandonner" son enfant (la "liberté" offerte par la disparition de son fils devait trop lui manquer
comme le suggèrera l'odieux policier chargé de l'affaire qu'incarne un Jeffrey Donovan excellant dans ce rôle de pourri). Et lorsqu'elle sera jetée (c'est le mot !) à
l'hôpital psychiatrique, les propos tenus pas le médecin (repris avec une grande exactitude par Straczynski) feront vraiment froid dans le dos. À l'époque, une femme était incapable
d'un jugement fiable, et était soit dépressive (si elle demeurait trop calme) soit hystérique (dans le cas contraire), selon les dires de cet effrayant
directeur d'asile interprété par Denis O'Hare (qu'Angelina Jolie avait déjà pu cotoyer sur les plateaux d'Un cœur invaincu). On apprendra même dans le film que Christine
Collins sera la première femme à pouvoir rendre visite un individu incarcéré dans de telles conditions. Superbe portrait de femme libre avant tout, L'échange est également l'un des films les
plus ambitieux de Clint Eastwood, qui peut une nouvelle fois s'enorgueillir de disposer d'un casting de haute volée où les têtes d'affiche inspirées côtoient les seconds rôles d'une authenticité
exceptionnelle. À l'instar d'un Jason Butler Harner étonnant d'horreur derrière son masque de normalité ou d'un Eddie Alderson criant de vérité dans la peau de ce gamin ayant à jamais
perdu son innocence (à la fois victime et complice d'un crime odieux comme peuvent l'être, ailleurs, ces enfants-soldats insidieusement manipulés par leurs
pairs).
On peut également citer Colm Feore (détestable à souhait) dans le rôle
du controversé chef de la police James E. Davis, Michael Kelly (d'une justesse remarquable) dans celui de l'obstiné détective Lester Ybarra ou encore Geoff Pierson (au
charisme évoquant le regretté Paul Newman) dans la peau de l'impétueux avocat de Christine Collins. La
frénétique Amy Ryan, une des révélations du film Gone baby Gone de Ben Affleck, fait également parties des
victimes du fameux "Code 12" (sur lequel je reviendrai plus tard).Bien sûr, il est impossible de pas parler de ces deux acteurs prestigieux que sont Angelina Jolie et John Malkovich. Clint Eastwood avait déjà eu l'occasion de
travailler avec ce dernier (en tant qu'acteur) à l'occasion de l'excellent Dans la ligne de mire de Wolfgang Petersen. Il lui confie ici de l'influent
Révérend Gustav Briegleb, l'ultime rempart des démunis face aux dérives policières. Le révérend Briegleb s'était effectivement donné pour mission de dénoncer l'effroyable corruption qui
gangrenait l'administration locale. Prodiguant d'éloquentes mises en garde contre la police de Los Angeles notamment (qu'il considérait comme "la plus incompétente, la plus violente et la plus pourrie à
l'Ouest des Rocheuses") celui-ci n'avait de cesse de faire triompher la justice et "d'ouvrir les yeux" d'une population par trop crédule. Interprété par un John Malkovich tout
en retenue magnifique, le Révérend Briegleb sera le meilleur allié de Christine Collins pour faire exploser la vérité. Et si
le choix d'Angelina Jolie pour incarner cette dernière peut sembler curieux, lorsque l'on
sait que celle-ci n'était pas spécialement grande (à peine plus que son fils justement) et pas vraiment jolie (contrairement à Angelina donc qui l'est bien au-delà de son simple
nom), l'actrice fait pourtant des merveilles.
« Auditeurs, auditrices, on vous ment, on vous spolie !
»
Cultivant la spontanéité chez ses acteurs,
Clint Eastwood évite de multiplier les prises (ce qui lui permet pour la petite histoire d’être l’un des rares réalisateurs d'Hollywood à ne jamais dépasser les délais
et le budget impartis pour ses films) et obtient ainsi une authenticité rare. Le visage de l'actrice, comme sa
personnalité, possède vraiment quelque d'unique et de très fort. Et bien au-delà de toute la sensualité et de tout le glamour que son physique superbe peut suggérer, Angelina
Jolie se révèle ici comme une comédienne au potentiel dramatique évident auquel peu de gens croyait néanmoins jusqu'à présent. Et pourtant, capable de donner corps à la tragédie que subit son personnage d'une manière particulièrement convaincante, sans jamais tomber dans le piège facile du
sentimentalisme déplacé, l'actrice livre ici une interprétation particulièrement impressionnante. Autant dire qu'elle est tout à fait crédible dans le rôle de cette femme moderne avant
l'heure qui va mener une bataille insensée, presque perdue d'avance, contre toutes les sphères pourries de l'administration de Los
Angeles. Avec un regard plein de tendresse envers cette mère valeureuse, Clint
Eastwood filme admirablement son héroïne et parvient à la sublimer dans ses instants les plus
difficiles. En dénonçant la corruption des hommes au pouvoir, le combat de Christine Collins va devenir celui de tout un pays, de tout un peuple. Un combat mené au nom des droits fondamentaux
et de la dignité d'une femme contre une ville pervertie par les puissants qui la dirigent.
Los Angeles, ville de lumière maléfique où, à l'instar des forêts maudites des contes de fées, les individus se volatilisent dans l'indifférence générale ; qu'il s'agisse
d'enfants enlevés à leurs parents où tout simplement de personnes "dérangeantes" pour le pouvoir en
place. Car sous ses airs faussement modernes (tramways électriques,
automobiles, patins à roulettes, standards téléphoniques, postes de radio, salles de cinéma), le Los Angeles de 1928 (date à laquelle commence le film) est pareil à celui de l'Ouest Sauvage des vieux westerns de l'Âge d'Or
; la notion de justice y étant très relative et plutôt expéditive. En effet, le "Code 12" permet aux forces de l'ordre d'incarcérer en toute
impunité (arbitrairement et sans autre forme de procès) toute personne "problématique" (le plus souvent des femmes)
; l'internement forcé dans un asile aux pratiques aussi douteuses que dans Vol au-dessus d'un nid de coucou étant également une autre possibilité permise par ce
code. Durant cette période de crise extrême (entre Grande Dépression économique et
Prohibition), l'immoral maire Cryer, ne pensant qu'à sa réélection prochaine, est prêt à toutes les compromissions pour se maintenir au pouvoir ; quitte à laisser le despotique
James E. Davis "Two Guns" (surnommé ainsi à cause de son habilité à manier deux revolvers en même temps) agir à sa guise et "étouffer" les affaires un peu trop
"gênantes" (comme faire interner une mère dans son bon droit et parfaitement saine d'esprit pour éviter la mauvaise
presse).
« Aie confianccccce, crois en moi... Que je puissssse,
veiller sur toi... » (air connu)
Se rapprochant davantage du hors-la-loi
Al Capone que de l'incorruptible Eliott Ness, James E. Davis (à la fois juge et bourreau, tel un Judge Dredd déviant avant l'heure) estimait que les rues
de Los Angeles étaient "son tribunal
permanent" où les criminels devaient être "abattus sur le champ". Promettant de "punir
personnellement" tout officier faisant preuve de la moindre "clémence" à l'égard d'un criminel, "Two Guns" s'était entouré d'une équipe fidèle de
francs-tireurs s'apparentant davantage à une troupe de desperados ayant la gachette facile qu'à une brigade de policiers voulant "protéger et servir" (James E. Davis ne se
privant pas plus pour se débarasser des officiers faisant preuve de "mauvaise conduite" ; selon sa définition évidemment). Comme le
montre bien le film à travers le personnage du capitaine J.J. Jones (incarné par l'impeccable Jeffrey Donovan), la pression constante à laquelle ce ripoux aux méthodes de
mafieux soumettait ses hommes explique en partie (ses sbires étaient par ailleurs bien pourris également) la hâte avec laquelle ils ont expédié "l’affaire Collins" ; quitte à fermer les yeux sur un "échange" malencontreux et à faire taire les gêneurs
(y compris l'innocente mère de l'enfant). Souvent taxé de faire l'éloge de la justice
expéditive via son personnage iconique de l'inspecteur Harry Callahan (le "mal nécessaire" qui intervenait lorsque la loi s'avérait impuissante), Clint Eastwood prouve ici
à tous ces détracteurs qu'il n'est pas ce vieux con réactionnaire défenseur du "coupable avant d'être innocent" qu'on imagine (même si deux idiotes assises derrière moi n'ont pas
pu s'empêcher de dire qu'il était si dommage que ce soit un républicain ayant voté pour John McCain qui ait réalisé un film aussi émouvant, comme s'il s'agisssait d'une
aberration totale...).
Humaniste jusqu'aux bouts des ongles, le grand Clint ira même jusqu'à présenter la peine de mort de façon extrêmement barbare et
dérangeante (et pourtant, c'est un salaud de républicain partisan de cette punition extrême mes petites dames !) dans la séquence la plus insoutenable du film (où
soulagement et malaise s'entremêlent inéxorablement) ; et sur laquelle je n'insisterai pas davantage afin d'en ménager l'intensité. Dans un
autre registre bien moins grave, on lui reproche souvent aussi de faire preuve d'un peu trop d'académisme dans sa manière de réaliser. Certes, Clint Eastwood ne s'échine pas à faire de
la démonstration visuelle à la manière d'un David Fincher ou d'un Jean-Pierre Jeunet (que j'aime beaucoup, cela dit), mais le classissisme évident de sa mise en scène ne l'empêche
nullement de faire preuve d'une maestria exceptionnelle. Doté d'une photographie absolument sublime, L'Échange comporte de surcroît certains plans d'une beauté à couper le souffle
(comme celui représentant Angelina Jolie derrière des barreaux, prisionnière d'un lieu mais surtout d'un silence) qu'accompagnent une partition délicate que le réalisateur a composé
avec son fils Kyle. Fuyant les effets de style trop vite passés de mode, Clint Eastwood réalise donc un film à l'ancienne (dans le sens le plus noble du terme) qui possède une classe
et une authenticité exceptionnelle (le fait de débuter et de conclure le long-métrage par des images en noir et blanc renforçant d'autant plus le côté "témoignage" du long-métrage).
Mais surtout, le bonhomme possède ce sens inné de raconter une histoire, de captiver le spectateur et de l'interpeler sur ce qu'il est en train de lui montrer. Malgré les années qui
passent, Clint Eastwood a encore beaucoup de choses à dire et à nous apprendre. Il nous le prouve encore une nouvelle fois ici et espérons que cela ne s'arrête pas de sitôt !
En attendant, une seule question subsiste : il sort quand au fait le DVD ? ^__^
Brêves de comptoir